Jacques Labro et l’art, histoire d’une passion

Jacques Labro ©Mc.Hugonot

Avoriaz, l’œuvre d’une vie. Jacques Labro s’est rendu célèbre en imaginant à vingt-huit ans cette station intégrée futuriste labellisée « Architecture contemporaine remarquable ». Rencontre avec un être d’une grande sensibilité pour évoquer un aspect méconnu de ce personnage si attachant, son amour de l’art et plus particulièrement sa passion du dessin, à l’origine de sa vocation d’architecte.

Quartier de la Falaise Avoriaz 1985-1998. Plan masse composé en amphithéâtre, perspective,dessin au trait ©Jean-François Lyon-Caen

Derrière le porche clos d’un immeuble ancien, à deux pas des Champs-Élysées, s’ouvre une allée privée, véritable havre de paix bordée de platanes où Jacques Labro a investi depuis une quinzaine d’années un atelier d’artiste du XIXème siècle au charme fou.

L’ entrée de sa maison est structurée par des étagères en acier vert pomme d’USM Haller, vestiges de son agence, qui ploient sous les livres d’art et les carnets de croquis à spirales. Aux murs s’appuie une multitude de cartons à dessins de toutes tailles, pleins à craquer. Et partout, ses sculptures en bronze, en terre cuite ou en plâtre émergent d’un charmant fouillis. Il pratique aussi la sculpture depuis fort longtemps. Cette technique lui a servi notamment pour modeler les maquettes en terre cuite des superbes cheminées-sculptures de ses chalets d’Avoriaz, de l’Office du tourisme ou de l’Hôtel des Dromonts. Elle s’illustre encore autour de sa réflexion « Intérieur-Extérieur » et de nombreux portraits. Entre les oeuvres d’art se faufile avec grâce Gaïa, la chatte siamoise que Jacques Labro aime dessiner.

A quatre-vingt-huit ans, il est plus que jamais un doux rêveur. L’âge n’a fait qu’accentuer ce mélange exquis de timidité, de modestie et de pudeur. On ne parle jamais de la place primordiale occupée par l’art dans sa vie personnelle. C’est un peu son refuge, son jardin secret qu’il n’a cessé de cultiver avec fougue, en parfait électron libre… sans souci d’exposer ni de vendre.

« Il ne s’agit pas de dessin appliqué, académique
ou préparatoire, ni d’une esquisse mais d’un dessin abouti. Pas de construction préalable, tout se fait naturellement. » (J.Labro au sujet de sa manière de dessiner)

Avec une jubilation enfantine il raconte : « J’ai toujours aimé dessiner, c’était la seule matière scolaire où j’étais toujours dans les premiers. Le reste j’étais un peu faible ! Au concours d’admission à l’Ecole des Beaux-Arts qui était difficile à passer, il y avait un gros coefficient en dessin, ce qui m’a permis d’être reçu 1er ! 

Jacques Labro intègre alors directement l’atelier d’architecture que dirige une sommité, l’architecte Noël Lemaresquier (1903-1982). Il a vingt et un ans : « Mes parents ne me voyaient pas du tout dans un métier de « dessinateur pur » sans trop de débouchés. Un ami de la famille, architecte, leur a conseillé de m’orienter vers ce métier. Et c’est vrai que j’ai tout de suite été séduit parce que dans l’architecture il y a plus que du dessin, il y a une vie qui s’installe. Et ce côté « utile », cette vocation à servir à quelque chose assez éloignée de la gratuité de l’art pur et dur, ce compromis entre l’art et la science, m’a vraiment intéressé. »

Par chance, son professeur, intrigué par le travail marginal de Jacques, lui laisse une grande liberté de création : « il ne voulait pas orienter ni corriger mon projet ! Il aimait mes idées. Ça l’intéressait. Je ne suivais pas du tout son enseignement plutôt « académique » et classique. J’étais même en contradiction ! Nos relations étaient très bonnes mais bizarres. Je lui dois d’avoir pu m’exprimer très jeune sans jugement castrateur. »

« A un moment donné, je voulais tout jeter. C’est Jean-François (Lyon-Caen) qui les a sauvés. Mes dessins iront rejoindre mes archives à Annecy. »

Pour Jacques Labro, l’élaboration d’une architecture passe par le dessin et le dessin passe par des phases très intuitives, une sorte de hasard lié sans doute à la personnalité de chacun: « Avoriaz est né de cette manière. A tel point que mes anciens copains des Beaux-Arts m’ont dit en découvrant la station : « on n’aurait jamais cru que l’on puisse faire dans la réalité ce que tu imaginais à l’Ecole des Beaux-Arts ! » Dans l’imaginaire de Jacques qui avait toute liberté pour concevoir Avoriaz s’impose, dès les premières esquisses, l’idée de créer une station “idéale, ludique et sans voiture” d’un style architectural inédit, inspiré par la montagne. Pour ce projet pionnier et un peu fou, l’esthétique aussi prégnante que novatrice n’est jamais gratuite.

Étude d’un chalet. Avoriaz, 2009©Jean-François Lyon-Caen

Les “chalets champignon”, tous différents, qu’aurait pu inventer Lewis Carroll, en sont l’illustration parfaite : « La première chose qui m’est apparue était de faire émerger le bâtiment du manteau neigeux du sol. Certains terrains étaient en pente, d’autres sur des sommets. L’accès se faisait souvent par une passerelle située à l’arrière ou un escalier qui débouchait sur l’étage principal, sur les pièces de vie, pour redistribuer ensuite les étages de chambres en bas et en haut. L’utilisation de la toiture était nouvelle grâce à la charpente intérieure. Les demi niveaux structuraient l’espace par quelques marches. C’est un jeu intellectuel passionnant. L’emprise de la toiture avec les utilisations en sous-pentes déterminaient les volumes. Le loft n’existait pas encore mais le chalet en était un avant l’heure ! » Dans chaque chalet, l’architecture devient décoration avec les voiles de béton percées, les cheminées sculptures en briques apparentes, les demi niveaux, les passerelles, les charpentes magnifiques…

Avoriaz, la station et les trois quartier, 2006. Dessin au trait créé pour le carton d’invitation des quarante ans d’Avoriaz ©Jean-François Lyon-Caen

Si la pratique du dessin sous toutes ses formes a toujours joué un rôle primordial dans son métier d’architecte, elle répond surtout dans le quotidien de Jacques Labro à un besoin vital de s’exprimer à travers un geste libre qui part dans toutes les directions. Du dessin vigoureux et sans concession d’un modèle vivant (son exercice favori) qui pose à l’Académie de la Grande Chaumière au portrait très enlevé exécuté en atelier privé jusqu’à la caricature de personnages publics qu’il s’amuse à croquer devant sa télévision, il passe spontanément d’une surenchère de traits qui s’entrechoquent avec force à un style minimalisme d’une expressivité impressionnante. Capable d’extraire d’expressions fugaces observées sur le vif celles qui résument le mieux la personnalité du sujet, il excelle dans cet exercice de synthèse rapide. « Les gens ne s’aiment pas dans mes portraits. C’est trop libre ! C’est l’expression qui m’intéresse, tout part de là. »

Le modèle vivant, le sujet préféré de jacques Labro. La couleur est rare dans ses dessins.
« Je ne fais rien de mémoire, je dessine en direct » (J.Labro)
Philippe Labro croqué par son frère Jacques…

Chaque feuille blanche est prétexte à passer du fusain au feutre ou à l’aquarelle, sans aucune construction préalable, naturellement. Pour cet « architecte sans référence » – le plus beau compliment qu’on ait pu lui faire – la copie n’a aucun intérêt même s’il apprécie de nombreux artistes, notamment Egon Schiele dont une énorme monographie trône sur un meuble : « Chez moi c’est complètement naturel. Je suis comme çà dans la vie. Assez « laissé aller ». Je ne suis pas trop enclin à faire des chefs d’œuvre, des choses compliquées, à persévérer quand je n’arrive pas à quelque chose. Pour que ça m’intéresse, il faut que çà vienne vite, tout de suite. Je n’aime pas peiner sur quelque chose. Il faut que je sente immédiatement dans un premier jet les prémices de ce vers quoi je veux aller. J’ai beaucoup de mal à faire ce que l’on appelle des choses finies, académiques. Je fuis ce qui est copie, reproduction, inspiration… je ne cherche à copier personne. »

« J’ai fait quelques intérieurs, quelques natures mortes, des paysages, mais peu. Surtout des portraits et du modèle vivant. » (J.Labro)

Dans sa pratique du dessin, on retrouve, exacerbée par son absolu besoin d’indépendance, la même créativité débordante, une audace insoupçonnée et cette incroyable énergie du trait. Tout ce qui a nourri en somme le style inimitable d’Avoriaz, fierté légitime de ce grand architecte urbaniste. 

La mère de Jacques et ses quatre fils, sculpture en bronze de Jacques Labro ©Jean-François Lyon-Caen

Lire et relire « Jacques Labro, architecte urbaniste de l’imaginaire au réel » de Jean-François Lyon-Caen, architecte lui-même, grand ami de l’homme et spécialiste du travail de Jacques Labro. Collection Portrait publiée par le CAUE 74 (2012)


(en haut à gauche de la photo) Intérieur/extérieur
« Une thématique déclinée pour plusieurs sculptures séparables et réunissables qui dialoguent et se positionnent. Avec ces terres cuites assez sophistiquées avec un intérieur, un extérieur – j’avais envie d’exprimer cette espèce de contraste entre la liaison et l’affrontement. » (Jacques Labro)

Toutes les oeuvres présentées sont celles de Jacques Labro et toutes les photos illustrant ce texte, sauf autre mention ©McHugonot

Retrouvez une version courte de cet article dans Altus Morzine-Avoriaz de l’hiver 2024

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