
Au Palais Galliera, Musée de la mode de la ville de Paris, « la mode en mouvement #3 » propose un troisième et dernier volet qui révèle dans les galeries Gabriel Chanel de nouveaux trésors des collections du musée. Avec un focus particulier sur les sports d’hiver intitulé Mode au sommet. Nous y voilà !

« La mode en mouvement », comme les deux précédentes expositions éponymes, établit un parallèle intéressant à différentes époques (du XVIIIe à nos jours) entre le vestiaire de ville et celui réservé au sport, valorisant ainsi la richesse de ses collections (180 nouvelles œuvres présentées cette fois). À travers cette lecture croisée, on déroule l’histoire et l’évolution des pratiques selon les disciplines: « le développement de l’activité physique et la naissance du sport moderne trouvent leur origine au XVIIIe siècle en Angleterre, au sein d’une classe aristocratique amatrice de loisirs en plein air (…) Les théories hygiénistes qui sous-tendent la politique sociale française du XIXe siècle encouragent cette activité dans un objectif de santé publique. Dès lors, le rapport au corps, tant masculin que féminin change. La notion de mouvement, inhérente à toute pratique sportive, induit alors la nécessaire évolution et adaptation du vêtement et de l’accessoire qui n’a jamais cessé depuis. »


Pour ce troisième et dernier accrochage, une section « Mode au sommet » s’intéresse particulièrement aux équipements liés aux sports de glisse où le patinage et le ski sont rois. La Galerie courbe du Palais Galliera accueille cette présentation thématique dont la scénographie soignée s’enrichit de différents documents (presse, tels que « Jardin des modes », « Adam », croquis, affiches, photographies …) en rapport avec les accessoires (lunettes, chaussures,etc) et vêtements exposés.
Elle s’ouvre sur trois affiches publicitaires très connues liées aux stations de Chamonix (réalisées pour l’une, « Les deux sauteurs », en 1906 par Francisco Tamagno pour les chemins de fer PLM et en 1910 pour l’affiche de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée avec la skieuse Belle Époque d’Abel Faivre en jupe longue et veste ceinturée) et à celle de Saint-Gervais avec « Le téléphérique Saint-Gervais Mont-d’Arbois », daté de 1936, une commande de la Sncf à Roger Broders. Elles illustrent en préambule l’importance et l’impact de l’arrivée du chemin de fer pour le développement de la saison d’hiver en montagne et l’engouement pour le ski. Les premiers Jeux Olympiques d’hiver qui ont lieu à Chamonix en 1924 occasionnent de nouveaux aménagements pour les athlètes qui feront ensuite le bonheur des touristes : pistes de luge et de bobsleigh, patinoires, tremplin de saut à ski, etc. (Ce que relate en détails l’exposition « Chamonix 1924 : l’invention des JO d’Hiver » à la Maison de la Mémoire et du patrimoine à Chamonix).

Le ski et l’évolution de ses modes ont déjà fait l’objet de plusieurs livres et expositions . Mais le sujet se réinvente selon les auteurs, les lieux, les collections présentées et la place dévolue au propos. Il suscite toujours l’étonnement tant les premières tenues féminines semblent peu adaptées aux frimas et à l’exercice d’une quelconque activité physique en altitude. Il faut souligner que la pudeur extrême et la recherche de praticité qui engendrent la création de vêtements féminins pour monter à cheval ou à bicyclette par exemple (comme on le voit dans « la mode en mouvement »), semble échapper à l’univers de la montagne à la même époque. Ainsi aucune trace d’une tenue aussi astucieuse que celle conçue, par exemple, pour une amazone qui s’adapte aux temps successifs d’une promenade équestre avec une jupe modulable dans sa longueur !

La garde-robe sportive de la princesse Murat est incomparable à celle des premières alpinistes, pourtant fortunées elles aussi mais plus pragmatiques pour réaliser de véritables exploits ! Curieusement, alors qu’elle s’imposait dans la pratique d’autres sports, la masculinisation des tenues féminines apparait plus tardivement en montagne. À l’exception de l’aristocrate Henriette d’Angeville, très gravure de mode, « première alpiniste en pantalon« . qui réussit l’ascension du Mont-Blanc l’été en I838. L’anglaise Isabella Straton, en jupe avec des chaussures inadaptées à la pente comme à la neige, est malgré tout la première femme à réussir l’ascension hivernale du Mont-Blanc en 1876 ! Gabrielle, l’épouse et accompagnatrice du savant alpiste Joseph Vallot, explique en I887 dans son article pour l’Annuaire du Club alpin français qu’il vaut mieux adopter « franchement un costume d’homme (…)une chemise en flanelle à manches. À proscrire le corset, dont l’effet ne serait que de gêner la respiration. Des bas de laines épaisse et de gros souliers lacés, larges, à semelles très fortes, et garnies de gros clous, sont indispensables pour la neige aussi bien que pour le rocher. » Je referme avec cette description très détaillée de Gabrielle Vallot cet hommage personnel aux pionnières alpinistes absentes du musée de la mode mais déjà présentes sur les sommets à cette époque sans générer pour autant une mode dédiée! On parlera d’ailleurs plutôt d’équipement spécifique à propos de l’alpinisme où le masculin l’emporte.
Il faudra attendre la fin du XIXe et surtout le début XXe pour assister à la naissance d’une mode d’altitude dans les autres activités liées à la montagne. Marie- Laure Guitton, commissaire scientifique de l’exposition et responsable des collections accessoires du musée, rappelle: « Le succès des sports d’hiver amorcé dans les années 1910 s’amplifie dans les années 1930 avec l’émergence de nouvelles stations, comme Megève. Les couturiers – Patou, Schiaparelli, Jane Regny, Hermès, Lelong… – et les maisons spécialisées – à l’instar du tailleur mégevan Armand Allard – conçoivent pour leur clientèle combinaisons, pantalons norvégiens et le célèbre fuseau, que l’on trouve dans la garde-robe tant féminine que masculine. L’engouement pour la montagne se confirmera au cours des décennies suivantes, les stations de sports d’hiver se multipliant après guerre (Alpe d’Huez, Méribel…). »


©M.C Hugonot

Hiver 1936-1937. Hermès Sports, Ensemble de ski, Automne-hiver 1936-1937© Fondation Azzedine Alaïa.
Avec l’engouement pour la pratique du ski dès les années 20, les maisons de couture créent de plus en plus de vêtements appropriés à ce sport. Dans les années 30 « c’est le triomphe de la silhouette androgyne caractérisée par l’emploi du pantalon fuseau » dont le chantre est Armand Allard à Megève où il a ouvert son atelier en 1926. Il en perfectionne le style et la souplesse pour parfaire les performances de champions, à commencer par Emile Allais. Le fameux « pantalon sauteur » en drap de Bonneval, plus près du corps, qu’il invente en I930 ne cesse de s’améliorer avec notamment, à partir de I952, l’utilisation des premières matières élastiques. Une belle affiche publicitaire, sur fond bleu azur, signée Gaston Gorde (1953) vante l’élégante silhouette et le confort procurés par ce vêtement. Dans la même vitrine, trône un ensemble crème (veste à capuche gansée de fourrure et fuseau de ski) conçu par Armand Allard et ayant appartenu à Dalida dans les années 60. Il témoigne du succès pour les créations du tailleur mégevan chez qui se fournit, dès la seconde moitié du XXe siècle, une clientèle cosmopolite, sportive et fortunée. Antoine Allard, troisième génération, a repris le flambeau après Jean-Paul, son père et la célèbre enseigne de la place du village, qui fêtera ses cents ans en 2026, reste pour la mode la plus emblématique de Megève ! Le fuseau Allard pour le ski et l’après-ski, pièce intemporelle parfaitement taillée avec son charme vintage, fidélise toujours une clientèle élégante.

©Gautier Deblonde/Palais Galliera/Paris Musées
Autre innovation vestimentaire unisexe, la combinaison de ski, lancée à Saint-Moritz par Maurice Och à l’époque du premier fuseau et qui deviendra aussi un pilier de la garde-robe des sports d’hiver. Favorisant le mouvement sans entrave, elle dessine aussi une jolie silhouette sur les skis. Comme pour le fuseau, les couturiers s’en emparent et toutes les époques apportent leurs versions plus ou moins techniques et fantaisistes, monochromes ou très colorées et visibles sur la neige. Dans les années 50, on voit même des salopettes fuseaux ! La haute couture dévale les pistes avec talent. Un vestiaire dédié s’incarne à travers des créateurs de haut vol (cités précédemment) et ne cesse de s’enrichir dans un registre qui conjugue le sport avec l’élégance comme en témoignent certaines des pièces exposées et les courts métrages projetés au musée, aussi drôles que passionnants.

Une place de choix est réservée à Jean Patou pour qui « la silhouette sportive c’est le chic absolu » (et il le prouve avec ses créations !) mais aussi à André Ledoux, au parcours moins connu et plus atypique sans doute. Pendant l’entre-deux-guerres, ce grand sportif fonde les premières écoles de ski de Megève et Chamonix qui seront nationalisées pendant sa captivité en Allemagne. De retour en France il se lance avec succès dans la création de vêtements de sports à la fois stylés et confortables. Ses créations s’étendent à des tenues chics dédiés à l’après-ski. En I948 sa double expertise reconnue et appréciée le désigne même pour habiller l’équipe de France olympique lors des Jeux d’hiver à Saint-Moritz.

Une dernière section retrace l’époque des années 50 à nos jours. Vaste programme en peu d’espace et quelques pièces qui illustrent la recherche constante de confort, de chaleur et de style, mais aussi de fantaisie avec les couleurs primaires et le graphisme si reconnaissable de Jean-Charles de Castelbajac (une longue collaboration lie Castelbajac à la marque Rossignol) ou des tenues totalement excentriques du designer de mode belge Walter Van Beirendonck! L’incontournable marque Fusalp est bien sûr très présente, comme VdeV (Vêtement de vacances) lancée en I963 par Michèle Rosier surnommée « Plastic Queen » (tant elle privilégie le nylon et le vinyle) et l’on trouve bien sûr la fameuse « doudoune ». Cette dernière, imaginée dans les années trente-cinq déjà par un grimpeur français hors pair Gilles Allain va être popularisée beaucoup plus tard par Moncler. Elle fait partie des pièces incontournables du vestiaire des sports d’hiver, souvent conçues à l’origine pour survivre au froid dans des conditions extrêmes comme ce fut le cas pour cette veste en duvet mais qui, aujourd’hui, ont été adoptées par… les citadins en toutes occasions ! La boucle est bouclée.

« La mode en mouvement #3 Sports d’hiver« , jusqu’au 12 octobre 2025 au Palais Galliera, Musée de la Mode de la Ville de Paris, 10 avenue Pierre 1er de Serbie, 16è (www.palaisgalliera.paris.fr). Catalogue général « Paris, Mode, Sports » (Éditions Paris Musées).

« Chamonix 1924 : l’invention des JO d’Hiver » à la Maison de la Mémoire et du Patrimoine Janny Couttet à Chamonix, prolongée jusqu’au 30 juin 2025 (04 50 54 78 55).

Bravo pour ce bel article !
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Bises
Cécile
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Génial ! J’a appris plein de choses !
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