
Certains grands chefs en sont toqués mais pas seulement ! Les créations du sympathique binôme français Ben & Manu apportent ce supplément d’âme que les tables étoilées comme les établissements de prestige, notamment en montagne, recherchent pour s’ancrer dans leur environnement. Le succès n’a pas fait tourner la tête de ces deux jeunes sculpteurs et ébénistes talentueux qui maîtrisent avec sagesse leur production et leur carrière.
De retour en France en 2015, après vos études à l’Institut Québécois d’Ébénisterie au Canada où vous vous êtes rencontrés, vous avez établi votre atelier en Vendée, puis dans la Drôme, avant de vous installer dans les Vosges en 2021. Pourquoi les Vosges ?
Nous recherchions un endroit calme et nous considérons les Vosges un peu comme une « base arrière », le temps semble différent, plus apaisé, plus lent. Idéal pour créer. En avril 2021, nous avons acheté une maison/ atelier à La Petite-Raon. Nous sommes tombés amoureux des paysages et de l’ambiance très préservée de la vallée dans laquelle nous sommes. Nous avons de plus de la famille proche.

Comment l’univers de la montagne s’est-il invité dans vos créations au point d’en être devenu le sujet central ?
Notre travail a d’abord été géographique, au sens large du terme. À la fin de nos études, en 2015, nous avons voyagé plusieurs semaines entre le Canada et les États-Unis. Ce « road trip » a été un vrai déclencheur. Nous étions fascinés par les notions de frontières, de territoires, par la manière dont les paysages s’organisent — rivières, canyons, découpages naturels ou politiques. Nous avons tout consigné dans un carnet : croquis, réflexions, dessins… Ce carnet a été la base de notre travail à notre retour en France, et il nous accompagne encore aujourd’hui.
Quelle a été votre source d’inspiration pour trouver votre style qui évoque un peu l’esprit des cartes topographiques par la précision donnée au relief montagneux ?
Au départ, nos sculptures murales étaient une réflexion sur les frontières, les espaces et la géographie. Petit à petit, les reliefs se sont élevés, jusqu’à devenir de la haute montagne.
Depuis 2017 environ, notre travail se concentre sur la montagne appliquée au mobilier. C’est un terrain d’expression infini : la puissance des paysages nous permet de jouer avec la contemplation, la lumière, la mise en scène. Il y a quelque chose de très instinctif, presque théâtral dans cette matière-là. On peut sculpter la montagne comme un décor, tout en gardant sa force symbolique.

Comment vivez-vous la montagne, en sportifs, contemplatifs ?
C’est amusant, parce que nous avons deux rapports très différents à la montagne.
Pour Ben, c’est un terrain de jeu. Il a besoin de la comprendre, de l’explorer, de la décortiquer. Il randonne, il fait du vélo, il grimpe, toujours pour observer et analyser les paysages depuis leurs points culminants.
Pour Manu, c’est presque l’inverse : son approche est plus spirituelle. Il aime la voir d’en bas, comme les anciennes civilisations qui considéraient les sommets comme sacrés. Il préfère rêver ces lieux inaccessibles, les observer et leur inventer des mythologies.
Ces deux regards nourrissent notre travail commun : entre analyse et rêverie.
Quelles essences de bois travaillez-vous et pourquoi ?
Nous privilégions quatre essences pour la richesse de leurs teintes et veinages. Elles nous permettent de composer une palette naturelle et variée, sans ajout de teinte : L’Érable sycomore très clair, aux nuances crème et blanches, le Frêne, clair également, avec un veinage plus marqué, le Chêne pour sa couleur miel chaleureux et le Noyer, plus foncé, avec un veinage très expressif pouvant aller du brun profond au violet clair.

De quelle manière vous travaillez à deux avec la même formation ? Chacun a-t-il un rôle défini ? Comment vous vous organisez ? Quel est le secret de votre entente qui dure depuis 2012 ?
Nous avons les mêmes diplômes et les mêmes compétences, mais des sensibilités différentes. Avec le temps, chacun a trouvé sa place naturellement. Benoît a une approche plus artistique : il pense la composition, la dynamique, la mise en lumière — sans doute un héritage de son ancien métier d’éclairagiste. C’est souvent lui qui imagine la structure sculpturale, le mouvement des montagnes.
Manu, lui, a une approche plus artisanale et technique : il s’attache à la faisabilité, à l’ergonomie, aux contraintes du meuble et au design.
Mais tout reste poreux : on échange nos rôles, on se passe les machines, on débat de chaque étape. Toutes nos pièces sont littéralement travaillées à quatre mains.
Notre force, c’est cette complémentarité — une confiance réciproque forgée par le temps et le plaisir de créer ensemble.
Est-ce que vous vous attendiez à un tel succès ? Quel a été l’accélérateur selon vous (une pièce en particulier, une commande d’un chef, un lieu…) ? Face à une réussite fulgurante, comment faites-vous pour répondre à une demande exponentielle ? Vous avez engagé à l’atelier ?
Honnêtement, non, nous ne nous attendions pas à un tel engouement — et surtout pas aussi soudain. Notre travail a longtemps été un processus lent, exigeant, presque laborieux par moments. Ce que nous créons aujourd’hui est le fruit de nombreuses années de recherches sur un sujet très singulier. Cela semble évident maintenant, mais au début, c’était la page blanche totale : comment donner forme à une signature visuelle qui n’existait pas encore ? Au fil des années, les salons, les marchés d’art et les rencontres ont fait leur œuvre. Nos créations ont commencé à être publiées dans plusieurs magazines spécialisés dans l’art de la table, comme Le Cœur des Chefs. Parmi leurs lecteurs, plusieurs grands chefs nous ont fait confiance pour leurs projets — Yoann Conte, Sylvestre Wahid, Anne-Sophie Pic, Emmanuel Renaut… Nous leur devons énormément.
Travailler pour eux a été une expérience à la fois intense et formatrice : beaucoup de pression, une exigence folle, mais aussi une immense reconnaissance. Ces chefs ont un regard très juste sur les métiers d’art, et ils perçoivent immédiatement la sincérité d’un travail.
Aujourd’hui, c’est vrai que la demande est très forte, mais nous tenons à rester indépendants. Le temps de création ne se compresse pas, et notre travail repose avant tout sur notre complicité. C’est une démarche très intime, très fusionnelle.
Nous ne souhaitons donc pas déléguer ni embaucher pour l’instant. Nous savons qu’un jour viendra celui de la transmission, mais nous voulons aborder cette étape avec la bonne posture pédagogique, au bon moment. Pour l’instant, nous préférons préserver ce lien direct entre nos mains et la matière.

Comment vous est venue l’idée de « faire surgir des paysages sculptés à la main sur des surfaces utilitaires » et par quelle pièce ou quel objet avez-vous commencé ?
Nous avons d’abord réalisé des sculptures murales, purement décoratives. C’étaient des recherches autour de la composition, des textures, des reliefs… mais aussi une continuité de la réflexion amorcée pendant nos études : comment repenser le métier d’ébéniste aujourd’hui ? Traditionnellement, l’ébéniste n’était pas celui qui construisait le meuble — c’était le rôle du menuisier, qui travaillait les « menues œuvres ». L’ébéniste, lui, apportait la valeur ajoutée : il recouvrait le meuble de matériaux rares, précieux, pour l’enrichir.
Mais aujourd’hui, tout est accessible en un clic. Les matières exotiques ont perdu leur sens — et éthiquement, acheter du palissandre de Madagascar ou de la peau de requin n’a plus vraiment de légitimité.
Alors, nous nous sommes demandés : qu’est-ce qui est rare et précieux aujourd’hui ?
Et la réponse, c’est le temps — le temps de faire, de contempler, de se reposer, de réfléchir.
C’est de là qu’est née l’idée de faire surgir des paysages sur des surfaces utilitaires : un geste presque poétique, mais aussi un pied de nez à un design devenu trop fonctionnaliste depuis l’après-guerre.
En ce sens, nous nous inscrivons dans la continuité des ébénistes d’autrefois : nous recouvrons nos meubles d’une autre forme de valeur — celle du regard, du sens et du temps.
Vos paysages sont-ils toujours imaginaires ?
Pas toujours. Il nous arrive de travailler à partir de reliefs existants, quand la géographie du lieu s’y prête. Nous avons par exemple réalisé des tables de conférence autour du Mont-Blanc, des Aravis, du Vercors, mais aussi des pièces inspirées des falaises d’Étretat ou du Mont Fuji.
Mais nous préférons créer des reliefs imaginaires. Cela nous laisse davantage de liberté et d’instinct dans la composition du meuble, dans la façon d’exploiter le veinage du bois, la lumière, les contrastes.
Et puis, la poésie y est plus évidente. Un relief réel attire le regard vers l’identification — le spectateur cherche à reconnaître un lieu, comme s’il observait une carte ou une table d’orientation.
Alors que nous, ce que nous voulons, c’est inviter à la contemplation, presque à la méditation. Que le regard se perde, voyage, rêve dans le paysage.

Vous travaillez avec des établissements de prestige tel que le Hameau Albert 1er à Chamonix, en quoi ces échanges et ces commandent boostent votre créativité ?
Ce sont des projets très stimulants. On sait que nos pièces vont trouver leur place dans des écrins exceptionnels, portés par des personnes qui ont une grande sensibilité aux savoir-faire. Les chefs étoilés, les directeurs d’établissements comme ceux-là ont une exigence rare, un œil extrêmement précis. Leurs commandes sont souvent de véritables défis techniques et artistiques, qui nous poussent à aller plus loin dans nos recherches.
Et puis il y a les rencontres : humaines, inspirantes, souvent marquantes. Ces échanges sont une vraie source de motivation.
Depuis quelques temps vous êtes aussi en galerie avec des meubles comme à Samoëns chez Barbara Thollot, c’est un autre versant de votre activité ?
C’est une approche plus récente de notre travail, mais aussi très enrichissante.
Les galeries ont cette belle mission de rassembler des créateurs venus d’univers différents. Elles créent des passerelles entre les disciplines, et permettent à nos pièces de dialoguer avec d’autres formes d’expression.
Cela nous sort du cadre fonctionnel de l’objet et nous rapproche davantage du champ artistique. C’est un autre versant, plus contemplatif, de notre pratique.
Les petits objets tels que les panières, les plateaux et les boites sont vendus via votre site internet lors de ventes spéciales en ligne deux fois par an environ. Jamais en boutique ?
Nous avons choisi de limiter nos ventes en ligne à deux rendez-vous par an : généralement une en novembre et une autre au printemps.
Le reste du temps, nous concentrons notre énergie sur les commandes sur mesure et les expositions. Il arrive cependant que certaines pièces soient présentées dans des galeries ou boutiques, comme à Tignes, chez Barbara Thollot à Samoëns, ou encore en Alsace avec la Fréméea. Mais nous tenons à garder ce rythme. Cela permet de préserver la rareté de nos pièces, et surtout de garder du temps pour la création, sans tomber dans une logique de production continue.

Nul n’est prophète en son Pays et il semblerait justement que vous soyez plus demandés en Haute-Savoie et en Suisse que dans les Vosges ? Comment êtes-vous perçus par les Petit-Raonnais ?
Effectivement, nous vendons très peu dans notre vallée. Mais c’est en partie de notre fait : nous tenons, pour l’instant, à conserver un certain anonymat ici. C’est un peu notre base arrière, notre refuge. On aime être dans notre bulle, travailler plusieurs mois d’affilée dans le calme de l’atelier, sans enseigne ni passage, avant de repartir sur les routes livrer nos pièces dans de nouveaux paysages. Cela dit, les gens de la vallée sont incroyablement bienveillants. Ils nous encouragent beaucoup, et nous entourent d’une gentillesse désarmante sans être étouffante. Nos voisins nous prêtent des espaces pour faire sécher le bois, tondent parfois notre pelouse … Notre voisine, elle, nous laisse régulièrement derrière la porte un sac rempli de chocolats et de fromages locaux, sans doute par crainte qu’on oublie de s’alimenter au milieu de nos longues journées d’atelier !
C’est touchant, et ça nous rappelle à quel point ce territoire, même discret, est plein d’humanité.
Comment vous arrivez à vous renouveler et quelle est la part d’improvisation, de recherche et de création dans votre travail actuel ?
C’est une véritable nécessité pour nous deux : le besoin de faire évoluer notre travail, de nous surprendre, de continuer à nous amuser.
Notre démarche fonctionne un peu par cycles. Il y a d’abord plusieurs mois de recherche et de préparation en vue d’un salon ou d’une exposition — c’est souvent une phase très stimulante, où l’on se pousse mutuellement à aller plus loin. On remet en question notre signature, on imagine de nouveaux meubles, de nouvelles compositions, parfois même des détails plus discrets : une quincaillerie différente, une finition, une technique affinée…
Puis vient la phase des commandes sur mesure, où l’on développe ces idées dans un cadre concret, au contact des clients.
Ce cycle se répète à peu près tous les six mois. Il crée un rythme équilibré entre expérimentation et réalisation, entre liberté créative et savoir-faire maîtrisé.
Est-ce qu’il vous arrive de faire des infidélités à la montagne dans vos créations ?

Cela nous arrive de nous éloigner de la montagne, quand le projet nous inspire vraiment. De plus en plus rarement… mais oui, Nous avons par exemple réalisé un ensemble de panières de service pour le restaurant d’Anne-Sophie Pic à Valence, autour du thème des fleurs — et plus particulièrement de la pivoine. C’était un très beau projet, poétique et délicat, qui nous a permis d’explorer un autre registre.

Aujourd’hui, nous développons une nouvelle signature autour de la paroi rocheuse, dans une approche plus brute, plus expressive. Ce motif ouvre tout un champ de possibles : des meubles et des sculptures qui s’éloignent du paysage contemplatif pour aller vers quelque chose de plus tellurique, presque instinctif. C’est un nouveau terrain de jeu, une autre dimension de notre univers… pleine de perspectives.

Quels projets d’avenir ?
Nous travaillons actuellement sur des projets sur mesure de plus grande envergure, très sculpturaux : des installations artistiques, des bornes d’accueil pour des restaurants… Cela nous permet d’explorer notre travail de façon plus immersive, et nous avons vraiment hâte de poursuivre dans cette voie.
Nous allons prochainement livrer le Mandarin Oriental à Genève, pour lequel nous avons conçu un ensemble complet d’art de la table en bois. Nous réaliserons également la borne d’accueil du restaurant de Sylvestre Wahid à Courchevel. Par ailleurs, certaines de nos pièces seront bientôt visibles à la Galerie de Tignes, ainsi qu’à la galerie Barbara Thollot à Samoëns. Enfin, des meubles et sculptures seront exposés dans le showroom du Studio d’architecture et design d’intérieur Hemmamia à Lausanne.

Instagram: @ben_et_manu ou Facebook : Ben&Manu
Galerie Brigitte Thollot à Samoëns : https://www.barbarathollot.com/
La Galerie (Céline Léonie ) 223 rue de la Poste, Immeuble Phoenix – Tignes Le Lac – Le Bec Rouge73320 Tignes https://www.instagram.com/lagalerietignes/
Studio d’architecture et design d’intérieur Hemmamia à Lausanne : https://www.hemmamia.ch/category/collection-bois
