
Coup double pour ce superbe album! Cinquantième de la collection » Textes & Images » , il parait l’année des trente ans des éditions Guérin. Sophie et Catherine Cuenot, le duo fille & mère, auteur et iconographe, publie une biographie passionnante et abondamment illustrée, étonnamment la première consacrée à Samivel.


Cet ouvrage sur Samivel, de son vrai nom Paul Gayet-Tancrède (1907-1992) nous plonge dans une créativité protéiforme d’une richesse infinie qui ne saurait se résumer aux seules aquarelles humoristiques reproduites en affiches et cartes postales un peu partout en montagne. Son pseudonyme « Samivel » lui a été inspiré par « les Aventures de Monsieur Pickwick » de Charles Dickens et plus précisément par le personnage de son domestique dévoué et plein de drôlerie, Sam Weller. Reçu à l’adolescence comme cadeau dans sa version illustrée par Cecil Aldin, ce classique de la littérature fera toujours partie du bagage sentimental de Samivel adulte.
Sophie s’est livrée à une enquête digne de Sherlock Holmes pour n’omettre aucun épisode de ce parcours en zigzag qui passe d’une activité à l’autre. Cet alpiniste chevronné, autodidacte prolifique et doué, s’avère à la fois dessinateur, écrivain, cinéaste, photographe, poète, explorateur et conférencier… « Le fil vert », à savoir la protection de la nature, et particulièrement de la montagne, la passion de toujours de Samivel, a guidé l’auteur. C’est autour de cet engagement majeur, omniprésent et pourtant assez méconnu que s’articule une biographie hors-norme qui se dévore avec gourmandise!

Très investi notamment dans la création du premier Parc national en Vanoise comme, beaucoup plus tard, dans la branche française de l’Association Mountain Wilderness, Samivel, « Papivel« , comme le surnomment à la fin de sa vie les jeunes militants, n’a jamais cessé de mettre en garde contre l’action destructrice de l’homme et de jouer un rôle précurseur et salutaire de « lanceur d’alerte pour la protection du milieu alpin » comme le rappelle Sophie Cuenot.

Depuis toujours et avec beaucoup d’humour, Samivel met en exergue l’ambiguité qui consiste à « dénoncer la surfréquentation de la montagne tout en vantant les bienfaits ». Et dans certains de ses dessins dont l’esprit comme le traitement des foules enchevêtrées ou les bouilles des personnages ne sont pas sans rappeler le style du célèbre Albert Dubout (1905-1976), il se moque de cette appétence ridicule des touristes à s’agglutiner toujours aux mêmes endroits. Le nombre pollue à tous les sens du terme la nature. Le panurgisme fait des ravages. Dans la revue « Sciences et Voyages », un critique littéraire souligne en 1941 qu’ « Il faut une forte dose d’altruisme pour partager avec une foule exclamative une extase que seuls le silence et la solitude ont provoquée. » On se souvient dans son album « Sous l’œil des choucas ou les plaisirs de l’alpinisme » (1932, éditions Delagrave) d’un dessin en noir et blanc mettant en scène un guide et sa cliente en pleine ascension. Laquelle, avec son air de parfaite ahurie campée sur son bâton, s’interroge « …Où en étais-je ?… ah oui !.., je me suis souvent posé cette question : « Qu’y-a-t-il de plus beau en montagne ? » – …Le silence, Madame… » répond le guide excédé !

Cette ironie du sort, douce-amère, ce paradoxe dont Samivel fait un de ses sujets de prédilection donnent naissance à certaines de ses œuvres les plus connues dont l’esprit demeure intemporel ! « Devant l’immensité des montagnes, écrit-il , l’homme retrouve la juste mesure de sa petitesse.«

Dès la fin de la première guerre mondiale, Paul Gayet-Tancrède, petit parisien du XVIème arrondissement, fils unique orphelin de père dont il porte le prénom, part vivre avec sa mère et a tante Marie à Chambéry où l’air est plus pur et la vie plus agréable. Dès l’âge de 3 ans, il se rendait déjà régulièrement en vacances aux Contamines, Dans ce village de Haute-Savoie dominé par son église baroque de la Sainte-Trinité, sa mère fera construire plus tard le chalet l’Armancette (vendu sur un coup de tête dans les années 70 par Samivel furieux des projets d’aménagements de la commune). En I923, à l’âge de seize ans, il gravit le Mont-Blanc avec un guide. Sa passion pour l’alpinisme, puis l’hiver pour le ski, s’accompagnent de la pratique de la photographie. Il débute comme journaliste pigiste à « La Montagne » (Revue du Club alpin français)en I928 et découvre vite le plaisir et « le pouvoir de l’écriture ».
Samivel va signer un grand nombre d’articles, de délicieux albums pour enfants, des poèmes, des romans, des essais mais aussi illustrer de très nombreux livres. Sa bibliographie autant que la liste des titres auxquels il a prêté son concours en tant qu’illustrateur, citées en fin d’ouvrage, donnent la mesure de son activité littéraire et artistique. Ses aquarelles sont éditées en cartes postales à partir des années 1936. « Il participe régulièrement aux évènements de la Société des peintres de montagne à laquelle il a adhéré en I928, rappelle l’auteur. À partir de 1935, il expose seul, à Paris comme en province. Samivel ,épris de liberté, refuse de s’enfermer dans un seul genre. La diversité de ses œuvres en témoigne. Il adopte un style, puis un autre, joue avec les cadrages audacieux, se régale de paysages ou de scènes vus en contre-plongée, jongle avec plusieurs techniques, passe de l’aquarelle à l’encre de Chine, du crayon de couleur à la mine de plomb, les mélange, s’essaie à la lithographie…Il aime varier les plaisirs et les sujets, jouer sur les effets du noir et blanc ou leur préférer une palette haute en couleurs. « J’ai reçu en cadeau, dira Samivel, le don des curiosités et des émerveillements« .

Le parcours de ce « pessimiste joyeux » pour reprendre l’expression de Giono, ne cesse de nous surprendre. Célèbre alpiniste et écrivain, le valdôtain Guido Rey qui fut son ami, écrivait en préambule de son album « Sous l’œil des choucas…ou les Plaisirs de l’Alpinisme » : « Vos dessins, éloquents à l’égal d’une fable et de sa morale, parlent d’eux-mêmes, et la voix d’un ancien n’ajouterait rien à l’esprit de votre œuvre, toute de vaillance et de bonne humeur ».

La mise en page aérée de Stéphanie Thizy (également éditrice du livre) pour la biographie illustrée de Samivel (parue chez Guérin-Éditions Paulsen) rythme un texte très vivant comme elle valorise, dans le joli format carré de cette collection, les documents nombreux, extrêmement variés et pour la plupart inédits. Catherine Cuenot a pu travailler notamment à partir des cinq cents images stéréoscopiques ( » les prises de vues sont réalisées une à une sur de fragiles plaques de verre recouvertes de gélatine photosensible » explique Sophie) conservées dans les archives familiales par Paule Gayet, une des deux belles-filles de Samivel. Un trésor révélé à l’occasion de cet ouvrage.
Impossible de résumer 240 pages qui racontent cet « homme aux mille vies » – comme l’appelle sa petite fille Luce Gayet – qui a su préserver en lui l’émerveillement d’une « petite personne » (nom donné par Samivel à un enfant). Son parcours personnel et son activité professionnelle foisonnent d’aventures en tous genres que l’on découvre en lisant ce livre comme un roman. Sophie Cuenot insiste sur le fait qu’il fuit les étiquettes et qu’ « Il est difficile lorsqu’on a su garder son âme d’enfant de trouver sa place parmi ses semblables »…

Guérin Chamonix – 30 avenue du Mont-Blanc74400 Chamonix – France Tél. +33 (0)4 50 53 74 74 (https://www.editionspaulsen.com/blog/soiree-rencontre-autour-du-livre-samivel-de-sophie-cuenot-n151). Sophie Cuenot , l’auteur de « Samivel » chez Guérin-Éditions Paulsen, est aussi co-auteur avec Christophe Raylat d’un film de 26 minutes « L’héritage Samivel » qui sera bientôt projeté dans le magazine de Laurent Guillaume « Chroniques d’en haut » sur France3 Auvergne-Rhône-Alpes.

Office du Tourisme des Contamines-Montjoie (https://www.lescontamines.com/hiver/pratique/office-de-tourisme)18 Rte de Notre Dame de la Gorge, 74170 Les Contamines-Montjoie Le Jardin Samivel est accessible toute l’année.

Galerie Loïc Lucas, https://www.loic-lucas.com/fr/la-galerie-art-chamonix.htm 18 Impasse du Genepy – 74400 Chamonix Mont Blanc


Pour mémoire, les éditions Glénat viennent de rééditer l’un des albums les plus connus de Samivel : « l’Opéra des pics » (1944), recueil de cinquante aquarelles, introduction de Jean-Louis Roux.

En hommage à Michel Guérin, lire ou relire le joli livre que Marie-Christine Guérin, son épouse lui a consacré en 2013 dans « la Petite Collection » : « Des violons pour Monsieur Ingres » (Éditions Guérin Chamonix). Les festivités autour des 30 ans de la maison d’édition Guérin à Chamonix en décembre dernier n’ont hélas accordé qu’un hommage discret à son génial fondateur. Et pas un mot à l’égard de Marie-Christine, sa complice active dans la belle aventure des « livres rouges ». Après la disparition tragique de Michel en 2007, elle a pourtant repris avec courage les rênes de Guérin pendant quelques temps. Un travail de mémoire s’impose eu égard à l’œuvre de cet amoureux fou de montagne qui lui a survécu et dont on célèbre aujourd’hui la longévité et le succès.
