Urgence ! Découvrir l’exposition Tairraz à Grenoble

Dans le cadre magnifique de l’Ancien Évêché à Grenoble, un des onze musées gratuits du département de l’ Isère, l’exposition « Tairraz. Quatre générations de guides photographes » est prolongée jusqu’au 22 septembre. Incontournable.

La dynastie chamoniarde des Tairraz méritait vraiment cette première grande rétrospective qui réunit quelques cent vingt documents. Elle dévoile une œuvre photographique exceptionnelle qui couvre plus de cent trente années. L’exposition s’articule autour de Joseph Tairraz (1827 – 1902) La montagne révélée, George Tairraz I (1868 – 1924) La montagne en grand format, George Tairraz II (1900 – 1975) La montagne sublimée et enfin de Pierre Tairraz (1933 – 2000) La montagne incarnée.

Si le Fonds Tairraz regroupe entre 12 et 15 000 images, Pierre Tairraz, après l’avoir répertorié, avait coutume de dire modestement qu’environ 2 000 d’entre elles étaient utilisables et présentaient vraiment un intérêt. Ce qui représente déjà une mine de documents précieux ! L’épopée Tairraz s’achève t-elle vraiment avec Pierre ? Valérie, une de ses filles qui gère avec Caroline ce patrimoine d’une grande richesse, répond spontanément : « Tout le monde dans la famille fait de la photo mais en amateurs, sans revendiquer des qualités professionnelles ! Avec un tel héritage familial, le contraire serait regrettable ! Nos images restent à destination d’un cercle intime. Les enfants pratiquent aussi la photo depuis leur plus jeune âge, ils ont une jolie façon de voir le monde ! Voilà… le virus s’est transmis aussi bien pour la montagne que pour la photo. Ils ont tous un appareil en poche et cette belle curiosité. »

À travers les quatre générations et des parcours différents qui, de Joseph à Pierre, se sont passionnés pour la photographie et le cinéma (pour les deux derniers), s’illustre en grande partie l’histoire de la photographie de montagne. Joseph, l’un des pionniers, comprend très vite l’intérêt commercial que cette invention peut représenter pour ses clients et les touristes déjà fort nombreux à Chamonix. Cet autodidacte doué n’hésite pas. Il s’équipe d’une chambre noire et créé son studio judicieusement baptisé « Photographie Alpine » en I864. L’enseigne existe toujours au 162 avenue Michel Croz. Si elle n’appartient plus à la famille, cette adresse emblématique de Chamonix vend toujours des tirages des Tairraz et d’autres photographes, des livres et quelques objets souvenirs. À la fin du XIXème siècle, dans le studio de Joseph qui a l’art de communiquer sur ses activités, défilent tous ceux qui souhaitent immortaliser leur séjour. Ils prennent la pose devant des toiles peintes représentant des paysages de montagne, le plus souvent en habits du dimanche (surtout pour les familles) ou en costume d’alpiniste. Excellent portraitiste, il s’intéresse aussi aux habitants de la vallée et à leurs métiers, des vieux guides cristalliers au visage buriné par l’altitude jusqu’au « fameux berger Maniglet qui bravait les loups, courageux mais hâbleur », en passant par le robuste chasseur de chamois.

Joseph Tairraz, le berger Maniglet (réalisé en décor naturel) ©Collection Tairraz.

Depuis 1851, Joseph fait partie de la Compagnie des Guides de Chamonix créée trente ans plus tôt. Il réalise de nombreuses photographies en altitude qui révèlent des paysages alors méconnus et grandioses. Lui doit-on la première photographie du Mont-Blanc ? On ne le saura sans doute jamais puisque la plupart de ses archives, comme celles de son fils Georges I, ont été détruites lors de l’inondation de Chamonix le 27 septembre 1920. Pas plus de preuve du côté des célèbres frères Bisson, promus « photographes de l’Empereur » (Napoléon III). Leur studio parisien (ouvert en 1852) n’a pas conservé la trace de ce premier exploit daté de 1861 car les photos, dit-on, auraient été ratées !

Joseph Tairraz, Vue depuis le sommet du mont Blanc, non datée, vers
1880 ? © Coll. Tairraz
(Joseph ajoute les personnages qu’il dessine pour donner l’échelle!).

De Joseph, parfait autodidacte, à Pierre, le plus professionnel formé dans les meilleures écoles, la lignée impose « le regard Tairraz » (« un œil affuté pour capter la lumière » précise Valérie Tairraz, une des filles de Pierre) qui marquera à jamais la photographie de montagne. Lorsqu’elle évoque son arrière-grand-père, Georges I, qui prend la suite de Joseph, Valérie rappelle qu’ : « À Chamonix, Il était voisin et ami du peintre Gabriel Loppé avec lequel il lui arrivait de partir faire des courses en montagne. Georges I était très connu à l’époque déjà pour ses photos, ses cadrages, le grain de ses photos, la précision et il travaillait en grand format 50 sur 60 cm, emportant des plaques de verre immenses en montagne pour pouvoir développer sur place. C’était une véritable expédition ! » Lors de sa formation parisienne auprès de Pierre Petit, Georges I acquiert notamment une belle maîtrise de l’art du portrait et le studio rebaptisé « Photo alpine Tairraz » ne désemplit pas. Il signe notamment un portrait fameux , devenu célèbre, celui de l’alpiniste anglais Edward Whymper (1840-1911) qui ne laisse aucun doute sur le caractère du personnage vainqueur de la première ascension du Cervin. Guide de haute-montagne comme Joseph, Georges I fait aussi le bonheur des touristes en immortalisant leurs exploits savamment mis en scène en altitude, à la Mer de glace notamment. On lui doit aussi des images spectaculaires que seul un photographe alpiniste est capable de prendre dans des conditions scabreuses, des documents intéressants sur Chamonix à une époque marquée par le début des sports d’hiver et toute une série étonnante, celle des « Petits Savoyards« . Avec, par exemple, un « Montreur de marmotte » et sa petite sœur, spectacle de rue populaire dans les Alpes, que l’on découvre à cette occasion.

Georges Tairraz I, Crevasses à la Jonction, point de rencontre des
glaciers des Bossons et du Taconnaz, 1910 © Coll. Tairraz
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Georges Tairraz I, Patineurs à Chamonix, vers 1910-1915 © Coll. Tairraz.

Georges II , fils de Georges I, entre en scène «  dans les années I9I6 avec une photo du sommet du Mt Blanc validée par son père. » Valérie souligne qu’ « il était intéressé par la photo mais avait décidé d’être médecin. Comme c’était très patriarcal et que ses deux frères avaient été victimes de la Grande guerre, il y avait un défi à relever par rapport à l’entreprise familiale. Il a repris le flambeau de la maison Tairraz avec enthousiasme en ajoutant son regard teinté de poésie et d’humour. Grand-père était quelqu’un de très drôle, discret, efficace dans son travail et très fidèle en amitié. » Troisième guide de la dynastie, il se passionne davantage pour la Haute-montagne. Armé de son Leica, petit et léger, il peut immortaliser de grandes ascensions. De là à s’intéresser au cinéma de montagne, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Ses rencontres avec Roger Frison-Roche ou Gaston Rebuffat débouchent sur plusieurs collaborations et à des films et documentaires.

Georges Tairraz II, Ski à Carlaveyron – Brévent, non datée,
© Coll. Tairraz
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Georges Tairraz II, Ski au Brévent, 1935 © Coll. Tairraz.

Pour son fils Pierre qui joue les assistants et se passionne aussi pour le cinéma, les meilleures images « sont celles qui donnent du rêve« . Il passe à la couleur dans les années I960 mais n’abandonne le noir et blanc que vingt ans plus tard. Pilote lui même, il sera un des pionniers des prises de vue en hélicoptère au début années I980. « Pierre, explique Valérie Tairraz, n’avait pas de studio photo, il était épris de liberté. Il a fait des portraits aussi, mais différemment. Plus dans l’esprit reportage comme pour « Le bonheur est simple » à Hauteluce. Un frère et une sœur qui boivent leur café. Une image de la vie montagnarde associée à un livre. » Son sens extrême de l’esthétique et du côté graphique de ces paysages ont fortement imprégné la photographie de montagne contemporaine. Pierre se plaisait à dire qu’il avait reçu en héritage un regard. Le plus précieux des cadeaux pour un homme d’image.

Pierre Tairraz, Les relais de l’infini. L’aiguille de Bionnassay, 1978
© Coll. Tairraz
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Tairraz. Quatre générations de guides photographes | Exposition prolongée jusqu’au 22 septembre 2024 | Musée de l’Ancien Évêché
2, rue Très-Cloîtres – 38 000 Grenoble
Tél. 04 76 03 15 25 – musee-eveche@isere.fr
musees.isere.fr

Catalogue bien documenté et illustré. « Tairraz. Quatre générations de guides photographes ». Textes de Jean-Louis Roux et Sylvie Vincent, 112 pages.
Éd. Département de l’Isère

Lire aussi :

« Joseph, Georges I, Georges II et Pierre Tairraz, les Alpes de père en fils« , d’Olivier Montalba, Éditions Hoëbeke.

 » Tairraz Père et fils. Photographes de montagne », de Maurice Dessemond. Éditions Contrejour.

Voir : Photographie Alpine – Maison Tairraz : https://www.photo-alpine.com/fr/

Séance de rattrapage pendant le Chamonix Photo Festival, du 25 au 27 octobre prochain, avec une exposition en plein air, au Parc Couttet, de seize panneaux qui offre un panorama rapide du travail de chaque génération Tairraz. https://www.chamonixphotofestival.com/

Une réflexion sur “Urgence ! Découvrir l’exposition Tairraz à Grenoble

  1. Avatar de hermine7421 hermine7421

    BRAVO Marie-Christine pour cet article passionnant et magnifiquement illustré 😊 !

    J’ai relevé une minuscule coquillette : on écrit le glacier de Taconnaz (et non « du » Taconnaz).

    Bises

    Cécile

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