
À Chamonix, la galerie de la librairie Sauvage présente les photos mystérieuses du dernier album de Julien Lacroix intitulé Spectra. Plongée dans un imaginaire fertile et fantastique qui invite à voyager dans le temps et à découvrir la montagne autrement.

Entourée d’un cirque de sommets aussi mythiques qu’à Chamonix, l’exposition ne pouvait trouver cadre plus propice pour s’immerger dans l’univers décalé de Spectra. D’autant plus que beaucoup d’entre eux ont inspiré Julien Lacroix. Jeune photographe alpiniste originaire d’Evires – proche d’Annecy où il est né en 1985 – il a l’art de se renouveler complètement d’un livre à l’autre. Électron libre qui conjugue ses passions pour la montagne et la photographie au plus que parfait, il fait passer le plaisir avant tout. En 2019, il publie « Les Grandes solitudes de Jacques Balmat » (Éditions la Librairie des Alpes), en 2021 « Mon Guide » (éd. Mons, co-écrit avec Mathéo Jacquemoud, guide de Haute montagne) et en 2025 « Spectra » paru aux éditions Révolues. Julien choisit avec soin l’éditeur, le format, la mise en page, la typo, le papier et veille à la qualité de reproduction de ses images…Aucun détail ne lui échappe pour trouver une cohérence parfaite avec chaque projet. Son dernier livre Spectra en est la meilleure illustration.

Pour cet « opérateur » hors norme qui allie exigence et talent, il s’agit d’ « un projet plus profondément personnel et engagé artistiquement que les deux premiers où le paysage alpin est réinventé, oscillant entre mémoire, vestiges et mondes possibles. Les visions de Spectra offrent une lentille alternative à travers laquelle la réalité devient plus vaste, plus mystérieuse.»
Il privilégie toujours le noir et blanc qui, selon lui, « accentue le silence, l’immensité, supprime le superflu, le superficiel, le bruit que génère la couleur (…). Il apporte le vertige, la profondeur, des sensations abyssales qu’on ressent en montagne. Il restitue les dimensions. ». Ici, le travail remarquable de ces deux couleurs sert particulièrement la génèse de Spectra, né d’un rêve « celui de la Dent du Géant surgissant au milieu d’un océan arctique. Une vision à la fois familière et irréelle où le paysage bascule ».

Selon Guillaume Desmurs qui signe l’un des deux textes dans l’album Spectra : « À l’image du film Stalker, nous percevons la présence évaporée de formes de vies enfouies, passées.(…) En archéologue du futur, Julien déterre de son pinceau lumineux les traces de civilisations épuisées, absentes ou muettes. » On peut bien sûr évoquer le film soviétique réalisé par Andreï Tarkovski (sorti en 1979) mais aussi l’univers de l’écrivain américain H.P. Lovecraft et notamment celui de son livre « les Montagnes hallucinées » (1936). À chacun ses références en découvrant ces photos qui questionnent le regard et l’esprit. Dans le second texte de Spectra, « un auteur inconnu« … (que l’on pense pouvoir identifier) souligne avec justesse: »Ce n’est pas une simple collection d’images: c’est une invitation à entrer dans un monde où les frontières entre le réel et l’imaginaire s’effacent, où les montagnes cessent d’être des sommets pour devenir les gardiennes de mémoires anciennes, des témoins de futurs inaccessibles. »

A partir d’une sélection de ses propres photos prises depuis plusieurs années lors de courses et randonnées en montagne dont les lieux sont identifiables pour la plupart, Julien déroule le fil d’Ariane tendu par son rêve avec humour, poésie et inventivité. Il manie à la perfection le photomontage pour « faire vaciller notre perception », et « créer le trouble » entre réalité et science-fiction. À travers ses interventions savamment mises en scène, il propose des images qui sont autant d’énigmes et peut-être aussi une réflexion ouverte sur la montagne, son devenir, en évitant tout discours moralisateur. Cette « réalité augmentée » si particulière se révèle doublement artistique tant la superposition de regards dont elle résulte s’avère une réussite. À la beauté des photos d’origine du photographe, Julien ajoute sa vision d’artiste plasticien (qualité révélée par ce nouvel album) soucieux d’une esthétique rigoureuse. Le cadrage et la composition se complètent pour mieux intégrer l’anachronisme d’un détail dans ce paysage de montagne. De son rêve à la réalité de son travail, il évite tous les écueils, échappe au procédé qui pourrait naître d’une belle idée. Il s’agit d’un projet ambitieux qu’il s’est donné le temps et les moyens de peaufiner. Julien Lacroix reste le maître du jeu qu’il a lui-même inventé et dont il fixe les règles.
Chacun puise dans cet univers étrange, magnifique et terrifiant parfois, de quoi nourrir ses propres démons et son imaginaire. « Il est des sensations, écrivait Marcel Proust, dont le vague n’exclut pas l’intensité et il n’est pas de pointe si acérée que l’infini ».

Exposition à La librairie Sauvage, jusqu’au 25 juin 2026 – 178 avenue Michel Croz – 74400 Chamonix-Mont-Blanc. Du mardi au samedi : 10h – 12h30 et 14h – 19h
Le dimanche : 13h – 18h (04 56 69 02 16) lalibrairiesauvage.com
Spectra – Archéologie de l’imaginaire (Éditions Révolues). Livre en Français & Anglais (238×286mm, 128 pages, couverture souple). Toutes les photos qui illustrent cet article ( à l’exception de l’autoportrait) sont extraites de Spectra, le livre de Julien Lacroix (elles sont exposées à la librairie Sauvage qui vend également son livre bien sûr) : http://www.julacroix.com et sur Instagram : @julienlacroix
