Thierry Martenon, l’imaginaire à l’œuvre

©Monica Dalmasso

Électron libre dans l’univers de la sculpture contemporaine, ce savoyard pure souche a emprunté des chemins de traverse très personnels pour inventer ses propres codes liés au travail du bois. Une œuvre magnifique et puissante à l’image du parcours atypique de cet artiste farouchement épris de sa liberté. À découvrir avant l’inauguration de ses prochaines expositions personnelles à Lyon puis à Lille, sous l’égide de la galerie Sylvie Platini.

Sculpture murale en épicéa ©Thierry Martenon

S’il pratique la taille directe, Thierry est aussi un amoureux du langage direct, de cette belle simplicité qu’il a toujours connue en grandissant dans un milieu paysan de montagne. Dans l’ancienne grange de son grand-oncle agriculteur devenue un superbe atelier doublé d’un showroom, il ne déroge pas à ses origines terriennes et reste fidèle au Désert d’Entremont, son village natal auquel il voue un lien viscéral. Le massif de la Chartreuse, il ne saurait plus s’en passer et l’évoque régulièrement avec une poésie certaine. Il puise principalement dans la forêt son inspiration en observant la nature dans ses moindres détails (de la nervure des feuilles aux lamelles du chapeau des champignons en passant par les écorces d’arbres…) mais aussi la matière première de ses créations abstraites, issue le plus souvent d’arbres remarquables tels que le frêne, l’érable et l’épicéa, ces essences locales qu’il privilégie dans son travail du bois.

Sculpture en frêne ©Thierry Martenon

À quelques exceptions près, selon les opportunités. Actuellement par exemple, il fait d’autres découvertes : « J’ai récupéré des très grands sequoias et des gros cèdres plantés jadis dans des grandes maisons bourgeoises près de Chambéry. Ils meurent de sécheresse n’arrivant plus à prendre de l’eau dans la nappe phréatique… Il s’agit d’arbres immenses qui se prêtent parfaitement à des sculptures monumentales et aussi d’essences nouvelles qui ne se travaillent pas de la même manière. On ne peut pas faire des choses très fines car c’est trop ligneux avec une structure un peu grossière. Le bois offre une diversité extraordinaire et incite à se remettre en question en permanence. »

Tout est intimement lié dans l’élaboration de son œuvre comme dans l’affirmation de sa personnalité. Pas de compromis ni d’entraves à ses impulsions créatives. Thierry Martenon se suffit à lui-même. Quand il enfile son grand tablier de cuir au vécu bien réel, retrouve son établi, ses outils, la solitude de l’atelier sur fond de jazz ou parfois de France Culture, c’est le bonheur.
Il s’épanouit ainsi, se ressource dans ses montagnes, réfléchit longuement à la manière dont il va tracer sa route, se renouveler, expérimenter peut-être d’autres techniques tels que le dessin… voir même d’autres matériaux, même si le bois reste sa « langue natale ».

Thierry Martenon dans son atelier ©Monica Dalmasso

Il aime par-dessus tout garder la maîtrise de sa carrière et supporte mal tout ce qu’il perçoit vite comme une intrusion dans sa création. On le sent critique à l’égard de son travail, satisfait aussi de certaines pièces mais vraiment heureux d’avancer pas à pas, selon ses envies, sans calcul ni souci purement commercial, sans dictat du milieu de l’art. Indomptable et volontaire, il s’est forgé naturellement un caractère entier sur lequel même la réussite ne semble avoir aucune prise négative.

©Monica Dalmasso

Par le passé, il fut ébéniste – son principal métier – mais il a aussi exercé avec la même passion ceux de charpentier, menuisier et tourneur sur bois. Pour lui le passage à la sculpture s’est fait naturellement : « J’aurais pu continuer ! Je serais tout aussi heureux. Mon plaisir est dans l’acte de sculpter, dans le maniement du bois, ses odeurs, ses textures, ses couleurs. C’est le rapport avec la matière et les outils qui est primordial. Quand je rentre dans mon atelier, tous les sens sont en éveil avec le bois. C’est magique ! » 

De son enfance, il garde le souvenir de ces soirées d’hiver au coin du feu où, pour passer le temps, chacun rivé à son Opinel, s’essaie à la sculpture. « Par mimétisme, je sculptais déjà en regardant mon grand-oncle autodidacte. » N’ayant pas suivi la filière classique des Beaux-Arts, il se revendique autodidacte dans sa pratique peu académique de la sculpture, en imaginant son propre langage, en se nourrissant d’expériences diverses et parfois même de ses propres tâtonnements. Si l’on insiste pour connaître les raisons qui pourraient expliquer ce changement de métier peu banal, il dit simplement « s’être progressivement affranchi des contraintes utilitaires et s’être autorisé un geste plus libre. D’abord en créant des pièces uniques sur le tour à bois, puis en taillant directement dans le bois des formes inédites. »

Sculpture en noyer ©Thierry Martenon

Il y a une bonne vingtaine d’années, Thierry raconte avec sa sincérité touchante qu’il n’avait aucune référence artistique, n’ayant pas grandi dans un milieu culturel. Ce n’est que bien plus tard, avec la pratique de la sculpture, qu’il a découvert l’œuvre d’artistes pour lesquels l’art et la nature sont indissociables tels que David Nash (né en 1945) qui lui aussi privilégie le travail avec le bois, les arbres et l’environnement naturel, d’un autre sculpteur britannique, Andy Goldsworthy (né en 1956), ses installations et le land art mais aussi, dans un tout autre registre, Paul Klee qu’il adore et l’art moderne. Avec aujourd’hui une vraie curiosité, il se plonge à son rythme et avec une appétence tangible dans l’Histoire de l’art. Le rythme revêt pour ce musicien amateur, qui raffole notamment de jazz, une importance capitale, musicalement parlant bien sûr, mais aussi dans la manière dont il décide d’écrire sa propre histoire, en le choisissant rapide ou lent selon son humeur et ses attentes.

L’aphorisme de l’architecte du Bahaus Ludwig Mies van der Rohe (1886 – 1969) « Less is more » est pour lui une référence absolue… Si les formes de ses sculptures abstraites répondent à un désir d’épure, qu’elles soient murales ou en trois dimensions, les finitions que Thierry Martenon réalise sur le bois, avec ses outils traditionnels (gouges, râpes, ciseaux à bois…) sont, quant à elles, extrêmement élaborées pour capter la lumière, essentielle, et conférer un mouvement à chaque pièce de bois qui va vivre entre ses mains une nouvelle vie.

Détail d’une sculpture en frêne (ci-dessous)©Thierry Martenon

Si à certaines époques de sa carrière il associe le bois à d’autres matériaux tels que le lin, l’ardoise, l’acier ou le zinc, voir même la marqueterie de paille (née de la collaboration avec une artiste), pratique le sablage, le brûlage ou le brossage et use de différentes patines d’encre de Chine ou de peinture pour la finition de ses sculptures, il semble évident aujourd’hui, dans les œuvres les plus récentes, qu’il se recentre sur l’essentiel. Le seul travail du bois et de son rapport à la lumière, sans ajouts ni artifices, domine et aboutit à un résultat plus exigeant encore. Ses sculptures n’ont jamais de nom pour ouvrir la porte à l’imaginaire. C’est une volonté qui s’explique aussi par rapport à son choix de l’abstraction. Pour Thierry, qui s’exprime toujours sans détour avec un franc parler empreint de modestie, c’est aussi au départ « un aveu d’impuissance à se distinguer dans le registre figuratif où techniquement il faut du génie pour sortir du lot et apporter vraiment quelque chose de neuf qui me fasse profondément vibrer… ». Quelques années plus tard, avec une certaine maturité et beaucoup d’expérience, il ne s’interdit pas de s’y essayer un jour prochain s’il trouve l’inspiration nécessaire. Cela se fera peut-être par le biais du dessin qu’il aborde aujourd’hui différemment.

Thierry Martenon et son carnet de croquis ©Monica Dalmasso

Après avoir rempli de très nombreux carnets de croquis préparatoires pour ses sculptures afin de peaufiner des formes au plus proche de l’œuvre terminée, il prend plaisir à dessiner sans autre finalité que celle de se confronter à une technique, en laissant vagabonder son esprit en totale liberté et toujours dans une démarche spontanée d’autodidacte enthousiaste et curieux de tout, plein d’audace. On découvrira pour la première fois ses dessins présentés aux côtés des sculptures à Lyon comme à Lille dans ses expositions personnelles à la galerie Sylvie Platini.

Dessin récent de Thierry Martenon ©Thierry Martenon

Exposer dans une galerie, ce qu’il n’avait pas fait depuis longtemps, privilégiant le salon professionnel Maison & Objet à Villepinte où il présentait deux « collections » par an (« comme un couturier ! » précise-t-il), cela signifie aussi un tournant dans sa carrière avec une volonté d’aller à la rencontre d’un public d’amateurs d’art. Les architectes d’intérieur ou décorateurs qui font leur marché dans les allées de Maison & Objet lui ont ouvert de nombreuses portes mais il est temps aujourd’hui d’en pousser d’autres, celles des collectionneurs. Les imposantes sculptures murales créées à l’origine par Thierry pour « meubler » son stand ont rencontré un succès fou mais dans un domaine relevant davantage de la décoration que de l’art, avec une approche plus liée à l’aménagement d’espaces qu’à l’envie d’acquérir une sculpture pour elle-même. Ce « détournement » a fini par le lasser, l’ennuyer même. Mais peut-être était-ce moins l’esprit qui présidait à l’achat que les dérives de langage qui l’accompagnaient qui heurtaient sa sensibilité … Voici encore quelques années, Thierry Martenon se définissait en tant que sculpteur davantage comme un artisan qu’un artiste. Maintenant tout semble clair pour lui. Paradoxe de l’histoire à une époque pourtant où le flou artistique refait surface, où le mélange des genres est à la mode, où la frontière entre création contemporaine et artisanat est plus poreuse que jamais, où la matière revient en force, où l’on semble redécouvrir l’intelligence de la main et la possibilité de conjuguer l’art avec le beau, le beau et l’utile…où enfin, on prône la transversalité!

Sculpture en frêne ondé © Thierry Martenon

Il ne dénigre rien de ces expériences passées car le Salon, auquel il participera de nouveau sans doute, lui a procuré une clientèle internationale et un sacré carnet d’adresses. Il éprouve l’envie actuellement, dans cette période de plénitude dans sa carrière de se confronter de nouveau à ce milieu de l’art qui jadis le tétanisait avec ses codes et parfois son verbiage abscons auxquels il se sentait totalement étranger ! Aujourd’hui plus solide, plus que jamais ancré dans sa terre natale et ses valeurs et donc parfaitement « armé », c’est le moment. Il vit de son art, ne manque ni de commandes ni de reconnaissance. La rencontre avec des galeristes – Sylvie Platini et son fils, Alexis – originaires de Haute-Savoie où depuis plus de vingt-cinq ans Sylvie et son mari ont ouvert leur première galerie à Veyrier-du-Lac (sur les bords du lac d’Annecy), a elle aussi été décisive.

En exergue de son « Dictionnaire amoureux des arbres », Alain Baraton cite Frédéric Mistral : « Les arbres aux racines profondes sont ceux qui montent haut ». Il en est de même pour les artistes en général et pour Thierry en particulier.

Totems , sculptures monumentales en séquoia ©Thierry Martenon
Dessin préparatoire ©Thierry Martenon

« Arborescence », exposition personnelle de Thierry Martenon à la Galerie d’Art Sylvie Platini – 7, Place des Célestins 69002 LYON (Tél : + 33 (0)4 72 15 75 52) du 10 février au 5 mars 2022. www.galerie-platini.com 

Après la galerie de Veyrier-du-Lac ouverte depuis 1994, celle de Lyon en 2014, Sylvie Platini et son fils Alexis ont ouvert une galerie en Suisse, à Crans Montana en décembre 2021.

– Dans le cadre de la Foire d’art contemporain Lille Art’up , du 10 au 13 Mars 2022, à Lille Grand Palais (1 bld des Cités Unies – 59777 Lille)

la Galerie Sylvie Platini sera présente avec deux stands dont un stand dédié au travail de Thierry Martenon où l’on retrouvera les œuvres de l’exposition de Lyon mais aussi deux œuvres monumentales qui seront positionnées dans les allées du salon (visibles dans le catalogue en ligne sur le site de la galerie) 

J’ai consacré un sujet de mon émission « La vie de chalet » (Montagne tv) à Thierry Martenon (2015) : https://www.savoiemontblanc.tv/visite-et-decouverte-en-savoie-mont-blanc/Thierry-Martenon-sculpteur-en-Chartreuse-Evenement-vie-de-chalet-5539546b74.html

L’oeuvre de Thierry est présentée sur plusieurs pages dans mon livre « Décoration chalet, le style Savoie Mont-Blanc », volume 2 (Éditions Glénat, 2018).

Site de Thierry Martenon: http://www.thierrymartenon.com

Thierry Martenon à la porte de son atelier-showroom ©Monica Dalmasso

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