Pierre Minassian, l’architecte d’une saisissante modernité

Un livre magnifique et passionnant consacre les vingt ans de création de cet architecte hors-norme. On le feuillette avec l’envie et l’espoir que Pierre Minassian fasse des émules ! Ses maisons d’architecte et ses différents projets dépoussièrent l’image d’un métier souvent trop conventionnel. Ses réalisations avant-gardistes et audacieuses par leur esthétique comme dans leur conception font vraiment rêver.

Portrait de Pierre Minassian ©Vianney Tisseau

Pierre Minassian illustre parfaitement le combat auquel l’architecte contemporain Rudy Ricciotti exhorte ses confrères : « Nous avons tous à gagner à nous mettre en danger ». Cet appel à la rébellion, ils sont peu nombreux à l’entendre, à oser imposer un vocabulaire architectural original et personnel, à ne pas oublier ce savant mélange entre l’art et la science qui doit rester l’essence même de l’architecture.

Dominique Amouroux, auteur spécialisé dans ce domaine, qui connait depuis longtemps le travail de Pierre Minassian, a insufflé l’idée d’un ouvrage bilan de deux décennies, Dans sa préface, il parle « de saisissante géométries, d’une blancheur scintillante ou d’un noir profond, comme taillées à même des blocs de béton gorgés d’énergie » qui « caractérisent les réalisations de Pierre Minassian et de son agence AUM. »

Ce bel ouvrage au format à l’italienne, abondamment illustré de croquis, maquettes et photographies, présente sur trois cent pages trente-trois projets qui sont autant de sources d’émerveillement. Il « a été réalisé à quatre mains avec Pierre » souligne Estelle, épouse de l’architecte et sa collaboratrice à l’Agence AUM Architectes, indiquant ainsi que l’architecte, aussi perfectionniste que passionné, a su prendre le recul et le temps nécessaires pour s’investir dans ce nouveau projet.

Agence AUM à Tassin-la-Demi-Lune, près de Lyon ©Erick Saillet

Le siège social de l’Agence d’architecture AUM basée à Tassin-la-Demi-Lune, près de Lyon, présenté dans le livre, est à l’image de ses créations. L’agence,selon Dominique Amouroux, « est à l’aise lorsqu’elle peut dilater les volumes, fluidifier le parcours des corps dans l’espace, tisser une relation dynamique avec des espaces naturels remarquables tel ce jardin au cèdre centenaire ».

Si AUM Architectes est associé à des bâtiments publics et privés, la signature de Pierre Minassian se distingue particulièrement dans un secteur où s’épanouit librement sa personnalité et son talent, celui des projets de sublimes maisons privées ultra contemporaines posées en pleine nature comme des sculptures habitables. Certaines d’entre elles ont pour environnement la Haute-Savoie, le Léman notamment et la Savoie.

Maison sous la falaise à Collonges-sousSalève ©Erick Saillet

Les maisons… Une passion véritable pour ce fils d’architecte, jeune quinqua originaire de Roanne. Pierre se réfère volontiers au néerlandais Rem Koolhaas qui a conçu une maison moderniste iconique à Bordeaux, mais également à Mies Van Der Rohe dont il cite la maison Farnsworth. Il voue aussi une admiration certaine aux réalisations des architectes Fran Silvestre, Marcio Kogan et de Kengo Kuma.

Avec enthousiasme, il parle de ses propres créations. Bouillonnant d’idées, il aborde chaque projet comme s’il s’agissait d’un prototype unique. Pour lui, « la conception et la réalisation de maisons permet d’être en accord avec la temporalité du travail de l’architecte : contrairement au concours où le projet est dessiné une bonne fois pour toutes, contraignant ainsi l’architecte tout au long de la réalisation qui se doit d’être conforme à ce qui a été validé, travailler sur une maison signifie faire évoluer le projet au fur et à mesure du chantier qui soulève immanquablement des questions précises qui appellent des réponses liées au contexte, au site, aux besoins des occupants, aux choix des matériaux… D’autre part la relation établie dans le cadre d’une commande privée est foncièrement différente de celle entretenue avec un groupe. Elle est intime, elle demande d’entrer dans le mode de vie du maître d’ouvrage, elle demande une grande confiance, du temps passé à comprendre et échanger.

Enfin, comme le disait Louis Kahn, la maison est le laboratoire de l’architecture. Elle permet en effet de travailler au-delà des normes de construction en partenariat avec des artisans chevronnés avec qui la collaboration débouche sur la prise en compte de paramètres et la mise au point de solutions techniques qui ne seraient pas autorisés sur des chantiers institutionnels. »

La maison au bord du lac avec son moucharabieh qui filtre la lumière des chambres ©Erick Saillet

A propos de la Maison au bord du lac Léman, une de mes préférées, qui figure dans mon livre « Vu sur lacs, Architecture et Patrimoine en Savoie Mont-Blanc », Pierre Minassian, poursuivant ses explications, précisait alors : « Ce projet est un véritable défi en termes de construction. Il repousse les limites de la construction en béton. La maison est conçue comme un équilibre de structures qui comprend des éléments en porte-à-faux, en appui ou en console reposant sur un unique poteau. Elle est en quelque sorte un manifeste de notre travail : derrière l’apparente simplicité se cache une technicité extrêmement complexe et exigeante. »

La White Snake House ©Erick Saillet

L’architecte a choisi pour la couverture de la monographie écrite par Dominique Amouroux un autre projet emblématique de l’agence, la White Snake House. Réalisée en 2008, elle illustre parfaitement non seulement le lien étroit entretenu par Pierre Minassian avec l’eau dans ses réalisations, mais donne aussi un sublime exemple d’épure formelle pour une maison contemporaine élégante et minimaliste, en parfaite osmose avec le site et qui orchestre de manière inédite l’utilisation des matériaux chers à AUM Architectes, l’acier, le verre et le béton. Selon l’auteur du livre, l’agence AUM, en créant « un répertoire de formes puissantes et d’espaces originaux », donne à l’habitat individuel « de réelles lettres de noblesse spatiales et techniques. ». L’ouvrage en présente des exemples variés et remarquables qui fascinent littéralement et corroborent ces propos. Rien n’est le fruit du hasard, rien n’échappe aux exigences esthétiques et constructives de l’architecte dans sa façon de concevoir des espaces à vivre radicalement différents et toujours en symbiose avec l’environnement.

Tous ces paramètres savamment orchestrés aboutissent à une « maison œuvre d’art » qui induit forcément une manière de vivre, d’habiter les lieux. La volumétrie très présente, le choix et l’emploi particuliers de certains matériaux, une monochromie certaine … impliquent la prise d’options minimalistes en matière d’aménagement intérieur et de décoration ! Les trente-trois « variations fertiles sur les relations forme – matière – contexte » à découvrir dans ce livre privilégient pour l’aménagement intérieur un certain style en adéquation avec l’architecture qu’ils servent au mieux en restant dans un registre design très zen et soft. La transparence du verre, la rigueur du béton, la chaleur du bois, dans certains cas les jeux de lumière d’un moucharabieh contemporain dessiné par l’architecte et le côté sculptural d’une radicalité formelle très élaborée « meublent » en soi des espaces très structurés largement ouverts sur la nature, elle aussi très prégnante, qui s’invite en apportant son riche nuancier de couleurs, sa poésie et sa douceur.

Dans une maison qui n’a rien de neutre, le décor accompagne forcément le geste architectural, se doit de le sublimer, en évitant les fausses notes et le désordre (tout rangement est intégré). « Nous concevons une maison comme un tout. J’évite le terme ‘maison contemporaine’, explique Pierre Minassian, je préfère parler de ‘maison d’architecte’ car c’est un travail sur mesure et non une production d’objet de mode ».

Les clients de l’architecte, sans être jusqu’au-boutistes dans leurs choix, concourent malgré tout à cet équilibre indispensable et dialoguent volontiers avec lui. Pierre reste très à l’écoute. La maison traduit aussi la personnalité de ses occupants, ne serait-ce que déjà … par le choix du maître d’œuvre. Il participe à l’architecture intérieure de ses propres réalisations afin d’en préserver la cohérence et l’harmonie.


Raison pour laquelle il a pu intervenir avec brio pour imaginer celle de l’Hôtel des Horlogers dans la Vallée de Joux, au Brassus, en Suisse. Le maître d’ouvrage SA Manufacture d’horlogerie Audemars Piguet a choisi pour maître d’œuvre le cabinet du célèbre architecte danois Bjarke Ingels Group (BIG) et l’agence AUM Architectes pour l’architecture intérieure. Il s’agit d’une première pour Pierre Minassian qui, dans ce projet architectural qu’il n’a pas signé, intervient uniquement dans cet autre registre : « Notre travail sur l’Hôtel des Horlogers peut se lire comme la création d’un univers imaginaire qui trouve son inspiration dans le site qui l’accueille : le Jura suisse, territoire à l’identité forte marqué par sa géographie et sa géologie, et le bâtiment de BIG qui s’insère dans cet environnement dont il remodèle la topographie. » Aucun produit standard dans ce lieu d’exception. Pierre et son équipe ont su trouver les artisans capables de réaliser les pièces inventées et dessinées par lui qui créent une atmosphère unique. Il s’agit d’un des derniers projets sélectionnés pour cet ouvrage que l’on referme avec des étoiles dans les yeux !

AUM Pierre Minassian Architecte, de Dominique Amouroux, graphisme de Sylvain Enguehard. Jean-Michel Place éditeur.

Site de l’agence AUM Architectes : https://www.aum.fr

Voir également « La Maison au bord du lac » présentée dans mon livre Vue sur lacs, Architecture et patrimoine en Savoie Mont-Blanc. Glénat.

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