Surprise normande de retrouver en visitant récemment le musée d’art moderne Richard Anacréon à Granville la magnifique « Vue sur le lac Léman » peinte par Gustave Courbet (1819-1877) pendant son exil en Suisse, à La Tour-de-Peilz, un an avant sa disparition.

À la suite de son implication dans les évènements de la Commune et la chute de la colonne Vendôme en 1871 dont on le tient pour responsable, l’exil s’impose pour Gustave Courbet. Il trouve refuge en Suisse, au bord du lac Léman, à côté de Vevey où il passe les quatre dernières années de sa vie à La Tour-de-Peilz. À l’occasion de l’acquisition par le musée d’Art et d’Histoire de Genève du « Panorama des Alpes« , une exposition « Gustave Courbet, Les années suisses » (5 septembre 2014 – 4 janvier 2015) accorda un éclairage nécessaire à cette période importante et méconnue de la vie et de la carrière du peintre, beaucoup plus prolifique qu’Émile Zola ne le sous-entend en 1875 : « Pour Courbet, qui a eu la bêtise impardonnable de se compromettre dans une révolte où il n’avait aucune raison de se fourrer, c’est comme s’il n’existait pas, il vit quelque part en Suisse. Voici trois ans déjà qu’il ne donne rien de neuf. » Bien au contraire, l’artiste puise de nouveaux sujets d’inspiration dans cet environnement serein et continue à beaucoup produire. Il reste un artiste très sociable et actif qui peint, voyage en Suisse et expose souvent, s’intéresse à la vie artistique et politique de son pays d’adoption. Sa mort à cinquante-huit ans, le 31 décembre 1877, survient à la veille de la date d’échéance du paiement de la première traite de remboursement d’une somme énorme que lui réclame l’État français pour réédifier la colonne Vendôme.
Dans une lettre au peintre James Whistler avec lequel il s’était lié d’amitié au cours de ses années passées en Normandie, Gustave Courbet écrit le 14 février 1877: » Mon cher Whistler, Je suis ici dans un pays charmant, le plus beau du monde entier, sur le bord du lac Léman, bordé de montagnes gigantesques. C’est ici que l’espace vous plairait, car d’un côté il y a la mer et son horizon, c’est mieux que Trouville, à cause du paysage. » Trouville où il a séjourné en 1865, lui a rendu hommage lors l’exposition « Gustave Courbet, de la source à l’océan » au Musée de la Villa Montebello (du 2 juillet au 31 décembre 2022) où figurait en bonne place l’éblouissant « Vue du lac Léman« . Ce tableau illustre à merveille la sensibilité et l’attachement particuliers de cet artiste originaire du Jura à deux éléments propres à ses paysages familiers : l’eau – il a grandi au bord de la Loue, la rivière qui traverse sa ville natale d’Ornans surnommée « petite Venise comtoise » et son « pays » regorge de sources, cascades, lacs et rivières – mais aussi ses montagnes de Franche-Comté et des Alpes. Ses paysages alpins exécutés en Suisse à la fin de sa vie traduisent sa fascination et son émotion devant la beauté de cette nature magnifique qui l’accueille et l’apaise, la fragilité et la puissance de ces sites privilégiés situés entre lac et montagne où les couleurs subtiles du ciel, de l’eau et des cimes enneigés confinent au sublime.
Au musée Richard Anacréon de Granville où « Vue du lac Léman » est en dépôt, un certain mystère entoure cette œuvre : « Le tableau lui-même n’est pas documenté (…). La partie supérieure est très proche du « Panorama des Alpes » (musée d’histoire de Genève) et du « Grand Panorama des Alpes, les Dents du Midi » (Cleveland Museum of Art). La Vue du lac Léman est d’une grande délicatesse et d’une parfaite maîtrise technique. (…) Elle peut être rapprochée d’autres œuvres représentant ce même paysage, telles le Panorama des Alpes (1876, Musée d’art et d’histoire de Genève) et le Grand Panorama des Alpes (1877, The Cleveland Museum of Art). » (Son dernier tableau). Autre interrogation : par quel miracle Vue du lac Léman a pu venir enrichir la collection d’un certain Thomas Victor Boisnard, ancien officier de marine, originaire de Saint-Nicolas (quartier de Granville où il avait une maison) qui a fait carrière à Cherbourg ? Décédé sans enfants ni épouse, c’est son frère, Louis Boisnard (conseiller municipal à Saint-Nicolas), son légataire universel, qui a fait don d’une partie de sa collection au musée de Granville. Le tableau est entré dans les collections du Musée d’Art et d’Histoire (actuellement fermé pour rénovation) en 1892.
On attribue à l’humoriste honfleurais Alphonse Allais (1854-1905) cette déclaration : « je déteste la montagne, ça cache le paysage ». Gustave Courbet parle de la « mer » à son ami James Whistler (« Vue de mer » est curieusement l’ancien titre de « Vue du lac léman« ) pour évoquer le lac Léman… lorsqu’il s’exile sur ses rives mais aussi de « montagnes gigantesques » qui semblent l’impressionner telles que les Dents du Midi que l’on reconnait en arrière-plan de « La vue du lac Léman« . De la terrasse de sa dernière demeure en Suisse, la maison-atelier Bon Port, il admire leur présence majestueuse qui cadre le paysage. La composition est d’un équilibre parfait.

Chef de file du mouvement réaliste, Gustave Courbet écrit : « J’ai étudié, en dehors de tout système et sans parti pris, l’art des anciens et l’art des modernes. Je n’ai pas voulu plus imiter les uns que copier les autres. J’ai voulu tout simplement puiser dans l’entière connaissance de la tradition le sentiment raisonné et indépendant de ma propre individualité. » Son paysage lumineux représentant la « Vue sur le lac Léman » illustre cette liberté qui l’animera jusqu’à la fin de ses jours. Plus impressionniste que réaliste, cette huile sur toile diffère par son traitement, sa palette et sa touche de ses autres œuvres peintes sur le même sujet.

Musée d’art moderne Richard Anacréon, la Haute Ville, Place de l’Isthme – 50400 Granville (02 33 51 02 94) http://www.musee.anacreon@ville-granville.fr Voir également la magnifique exposition photo « Gisèle Freund Portraits croisés » et le focus très intéressant consacré à « Charles Dufresne, de l’œuvre au décor » (jusqu’au 8 novembre). A Granville toujours, une visite de la Villa Les Rhumbs s’impose. Cette ravissante propriété familiale dominant la mer est celle où le couturier Christian Dior a grandi. Devenue musée en 1997, elle a un charme fou. L’exposition actuelle « À la recherche des couleurs de l’enfance » (jusqu’au 1er novembre) valorise cet écrin parfait. http://www.musee-dior-granville.com
Parmi la sélection effectuée pour son livre « Peindre la montagne » 100 chefs d’œuvre de William Turner à Gerhard Richter (Éditions Glénat), Sophie Marin intègre deux œuvres de Gustave Courbet le sombre « Paysage alpestre » (1874, The Art Institut of Chicago) et « Chillon vu de loin » (1875, Musée d’art et d’histoire de Genève) en précisant que le château de Chillon et son environnement lacustre et alpin superbe, proche de son lieu d’habitation donna lieu à une vingtaine de tableaux de Courbet.