
Au musée Marmottan, l’exposition « Giovanni Segantini – « Je veux voir mes montagnes » et le superbe hommage que lui rend l’artiste contemporain Anselm Kiefer touchent à leur fin. Une séance de rattrapage s’impose de toute urgence…
Si la France a présenté la même année, en 2021, des œuvres de Giovanni Segantini (1858-1899) à la fois au musée d’Orsay lors de « Modernités suisses 1890-1914 » mais aussi au Palais Lumière à Évian à l’occasion de « La montagne fertile – les Giacometti, Segantini, Amiet, Hodler et leur héritage » (exposition que tout le monde semble avoir oubliée au profit d’Orsay !), l’exposition du musée Marmottan est la première rétrospective parisienne consacrée exclusivement à l’artiste visionnaire. Elle réunit une soixantaine d’œuvres – peintures, pastels et dessins.


Giovanni Segantini, La nature [Ébauche pour le Triptyque alpin],1898, Fusain et crayon Conté sur papier vélin, monté sur toile (140,4 x 127 cm), Stiftung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthur
© SKKG 2025
Un des principaux préteurs n’est autre que le musée Suisse Giovanni Segantini, qui a ouvert ses portes à Saint-Moritz en 1908. Je ne saurais assez conseiller de s’y rendre en découvrant l’Engadine, la plus haute vallée des Alpes suisses située dans le canton des Grisons. L’édifice, avec son imposante coupole, construit par l’architecte Nicolaus Hartmann, s’inspire du pavillon que Giovanni Segantini avait imaginé pour son ambitieux projet d’un Panorama de l’Engadine. Aussitôt après l’avoir abandonné pour des raisons financières, l’artiste s’engage dans la réalisation d’un Triptyque de la Nature comportant trois peintures monumentales -la Nature – La Vie et La Mort- pour l’Exposition universelle de 1900. On peut les admirer au Segantini Museum et le musée Marmottan en présente les études dans la dernière salle : « Je dois finir pour Paris, écrivait Segantini. Cette œuvre sera ma consécration définitive« . Mais ce projet restera inachevé. À 2837 mètres d’altitude, en pleine exécution de la Nature, sa toile monumentale, il meurt d’une péritonite aiguë à 41 ans dans la cabane du Schafberg où on l’a transporté d’urgence. Ce sont ses derniers mots : « Voglio vedere la mie montagne » – je veux voir mes montagnes – qui ont été repris pour le sous-titre de l’exposition parisienne.

Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation
Otto Fischbacher-Giovanni Segantini, Saint-Gall
© Stephan Schenk, Segantini Museum
Plusieurs autoportraits ouvrent l’exposition consacrée à Giovanni Segantini par le Musée Marmottan. Le parcours chaotique de ce jeune orphelin apatride (faute d’avoir été inscrit sur un registre d’état civil) et miséreux né à Arco (petite ville autrichienne à l’époque, située à l’extrémité du lac de Garde) qui découvre sa passion pour l’art à douze ans dans une maison de redressement pour mineurs où il est placé raisonne différemment lorsqu’on découvre le beau visage illuminé d’un regard profond et déterminé dessiné avec talent par l’artiste au sommet de sa carrière, se présentant sous les traits d’un prophète.

Entre 1874 et 1878, il a décidé de devenir peintre. Il revient à Milan où vit sa demi-sœur qui l’a hébergé plus jeune et suit des cours à l’Académie des Beaux-Arts de Brera tout en gagnant sa vie comme il peut. Dès l’année suivante il rencontre celui qui sera son marchand et mentor, le critique d’art Vittore Grubicy de Dragon. À cette époque, il fait aussi la connaissance de Bice (surnom de Luigia) Pierina Bugatti (sœur cadette de Carlo, ébéniste et créateur de mobilier), sa compagne d’une vie et la mère de ses quatre enfants. Segantini connait une renommée internationale dès les années 1890 mais, paradoxalement, à cause d’un train de vie dispendieux de réels problèmes financiers depuis un certain temps déjà.

Giovanni Segantini, L’Après-midi, 1892, Huile sur toile (86 x 80 x 2 cm)
Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation, Kurashiki
© Ohara Museum of Art, Ohara Art Foundation
Raison de ses multiples exodes familiaux. De la Brianca, région vallonnée de Lombardie il arrive au village de Savognin en Suisse, dans le Canton des Grisons. Une attirance grandissante pour la haute montagne et sa qualité de vie, ses paysages et sa luminosité se confirme avec son dernier déménagement dès 1894 à Majola, village d’altitude situé au bord du lac de Sils, à la frontière entre la Haute-Engadine et le val Bregaglia. Corsin Vogel (commissaire scientifique et scénographe de La montagne fertile, artiste originaire des Grisons) écrivait : « Pour exprimer leurs talents de peintres, tous ces artistes se retrouvent notamment près de Majola, village situé à 1800 mètres d’altitude, point culminant et trait d’union entre deux vallées grisonnes, le rude et abrupt val Bregaglia qui s’enfonce vers l’Italie, et l’opulante et touristique vallée de la Haute-Engadine.» C’est là précisément qu’une merveilleuse émulation collective permet à plusieurs artistes de faire évoluer leur style. Cette passionnante histoire d’amitiés sur ces terres inspirantes (et déjà en plein essor touristique) entre ces quatre grands peintres qui seront les futurs étendards de la modernité suisse – Giovanni Giacometti (1868-1933), personnage fédérateur, Cuno Amiet (1868-1961), son grand complice, de Giovanni Segantini (1859-1899) et de Ferdinand Hodler (1853-1918) – sert de fil rouge à « La montagne fertile », l’exposition du Palais Lumière à Évian. C’est d’ailleurs à Giovanni Giacometti, qui lui vouait une profonde admiration à son ami peintre, que l’on doit la sanguine de Segantini sur son lit de mort en 1899, exposée à Marmottan.

Giovanni Segantini, Oie blanche, vers 1886, Huile sur toile (114 x 81,5 cm)
Kunsthaus, Zürich, donation Genossenschaft zum Baugarten, 1994 © Kunsthaus, Zürich
Dès le début de sa carrière, mis à part quelques portraits qui dénotent déjà de dons véritables et d’une approche très personnelle du genre, Giovanni Segantini privilégie à travers le paysage tout ce qui touche à la relation entre l’homme et la nature, à des sujets issus de la vie rurale. « La nature est mon grand atelier. J’y trouve tout ce dont j’ai besoin, écrit l’artiste : la lumière, la couleur, la vérité. » Cet univers et ses variations lumineuses auxquels il confère une puissante extrême resteront sa principale source d’inspiration et le domaine dans lequel il excelle : « J’ai commencé à m’approprier ces lieux, qui sont une véritable mine pour mon art ». Mais son attachement est aussi d’ordre spirituel : « Dans l’air pur des montagnes, loin de la corruption des villes, l’homme peut retrouver sa véritable nature et s’unir à l’infini. » Au contact de la montagne, l’art de Segantini prend une dimension symbolique qui nourrit une réflexion constante sur le cycle de la vie. C’est aussi dans cet environnement propice à l’expérimentation, qu’il s’initie sur les conseils de son marchand très au fait de l’actualité artistique internationale, à la technique divisionniste (inspirée du pointillisme de Seurat) qui joue sur le mélange optique et optimise la luminosité. « La nature, écrit Paul Signac qui en fut le théoricien (« D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme« , éditions Hermann, 1964) n’est qu’un dictionnaire, on y cherche des mots, on y trouve les éléments qui composent une phrase ou un récit, mais personne n’a jamais considéré le dictionnaire comme une composition dans le sens poétique du mot. » Et il parle ensuite du devoir impératif pour l’artiste « d’échapper à la servitude du sujet ». Ce que Segantini, peintre de plein air, semble avoir compris depuis toujours.
« La peinture divisionniste est pour Segantini une révélation : les couleurs primaires et complémentaires, alternées en petits filaments presque invisibles, sont disposées avec minutie et patience sur la toile. Cette technique lui garantit une netteté et une pureté chromatique telles qu’elles l’incitent, à partir de ce moment, à l’adopter exclusivement. Le divisionnisme sera pour lui non seulement une théorie, mais aussi l’outil idéal pour explorer la création, car il lui assure une vision plus incisive et pénétrante de ce qui se trouve au-delà du vrai. »

Giovanni Segantini, Pâturages de printemps, 1896, Huile sur toile (9,5 x 155,5 cm), Pinacoteca di Brera, Milan
© Pinacoteca di Brera, Milano – MiC

Giovanni Segantini, Alpages de mai, 1890, Huile sur toile (54,5 x 86,5 cm) Suisse, Collection particulière © Philipp Hitz

Giovanni Segantini, Les deux mères, 1899-1900, Huile sur toile
(69 x 125 cm) Bündner Kunstmuseum, Coire, donation du Dr. A Petitpierre-
Bernhard, Zürich, 1954 © Bündner Kunstmuseum Chur, Thomas Strub

Giovanni Segantini, Ave Maria à la traversée, 1886-1888, Huile sur toile (121,2 x 92,2 cm)
Segantini Museum, Saint-Moritz, dépôt de la Fondation Otto Fischbacher-Giovanni Segantini, Saint-Gall © Stephan Schenk, Segantini Museum
L’hommage rendu à Segantini par Anselm Kiefer est remarquable. Cette installation intitulée « Für Giovanni Segantini » (« Pour Giovanni Segantini ») réunissant quatre œuvres monumentales, réalisées de 1988 à 2025, fait suite au cycle que le célèbre artiste allemand (né en 1945) a consacré à son aîné, en ayant présents à l’esprit les derniers mots du peintre : « Je veux voir mes montagnes » lors d’une exposition en 2023 à la Galerie Lia Rumma à Naples. « Après avoir soumis ses toiles à une série d’interventions – brûlures au chalumeau, expositions aux intempéries, oxydation par électrolyse – il reconnaît la formation rocheuse de montagnes « cristallisées dans le flux de la couleur ». De façon presque fortuite, la matière picturale, ainsi mise à l’épreuve, révèle des paysages telluriques qui confinent au sublime. » On se prend à regretter que cet hommage comporte si peu de tableaux… Pour une fois que l’exercice ne relève pas de la récupération mais d’une filiation réelle et d’une réflexion aboutie, respectueuse de l’ esprit de l’œuvre de chacun… Dommage !

« L’art est comme un chemin sur la crête d’une montagne, on peut tomber à tout instant d’un côté ou de l’autre ». Anselm Kiefer, 2023

« Giovanni Segantini – « Je veux voir mes montagnes », jusqu’au 16 août au Musée Marmottan, 2, rue Louis Boilly – 75016 Paris https://www.marmottan.fr/ Catalogue. Sophie Marin dans « Peindre la montagne » – (éditions Glénat) consacre un chapitre intéressant à « Dans l’Atelier des Grisons » dont elle a confié la rédaction à Corsin Vogel (spécialiste dont nous avons parlé précédemment).

Bonjour Marie-Christine, comment vas-tu?
Quelle belle idée de parler de Ségantini. J’ai eu la chance de visiter le petit musée à St Moritz il y a qqs années, c’est magnifique ! J’espère que tu as trouvé un coin « frais et ombragé » si ça existe.. même ici ça chauffe! Un gros bisou Bernadette
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