
Monument et silhouette emblématiques de Grenoble, la tour d’orientation de 93 mètres de haut, imaginée par Auguste Perret pour l’Exposition Internationale de la Houille Blanche et du Tourisme de 1925, fut la première et la plus haute tour du monde en béton armé. Mais ce matériau dont Perret est l’un des architectes pionniers, montre ses limites dans le temps. À cela s’ajoute le manque d’entretien qui engendre sa fermeture au public en 1966. La résurrection de ce Monument Historique et sa réouverture l’été dernier après un abandon de plus d’un demi-siècle et deux ans de travaux, tiennent du miracle. Un livre passionnant relate l’histoire et les enjeux de ce projet hors normes.
Lorsque Paul Mistral, élu en 1919 maire de Grenoble (son mandat s’arrête en 1932, date de sa mort) conçoit l’organisation d’un Exposition internationale de la houille blanche (l’énergie hydroélectrique) et du tourisme, il souhaite « inscrire la double conquête technologique et urbaine de Grenoble dans l’esprit du plus grand nombre. » Cette manifestation déploie, comme l’expliquent les auteurs du livre, « un éventail de conceptions architecturales nouvelles ». L’audace formelle d’un Perret qui promeut les techniques modernes (tel que le béton armé*, matériau français, dont il se fait l’ardent défenseur) s’impose idéalement à Paul Mistral, « socialiste réformateur et bâtisseur », dans sa volonté d’attirer tous les regards sur sa ville.
« Au bout de chaque rue, une montagne », cette phrase attribuée à l’écrivain Stendhal (1783-1842) pour décrire sa ville natale, résume parfaitement la situation géographique si particulière de Grenoble et la sensation que l’on ressent lorsqu’on la découvre entourée par la chaîne de Belledonne, les massifs du Vercors, de la Chartreuse et du Taillefer. Auguste Perret (1874-1954) offrira à Grenoble « une tour pour regarder les montagnes ». Et quelle tour!

Il vient d’achever la première église entièrement conçue en béton armé, Notre-Dame-du-Raincy (près de Paris) lorsque le projet de Grenoble est validé en I923. Il a déjà à son actif des réalisations qui illustrent ses choix personnels tel le théâtre des Champs-Élysées (1911-1913) qui se distingue « par l’emploi du béton armé comme structure porteuse apparente tout en s’inspirant du modèle d’un théâtre à l’italienne ».
L’aventure de cette tour, racontée par Gilles Peissel et Richard Gonzales, captive par son caractère à la fois unique pour l’époque et l’ingéniosité de sa conception. S’il rêvait initialement de construire le grand palais de la Houille blanche pour lequel il a concouru et qui sera finalement confié à un autre architecte et urbaniste français Léon Jaussely (1875-1932), Auguste Perret s’en consolera grâce à la grande liberté qui lui est accordée pour imaginer ce qu’il appelle non sans ironie « une tour pour regarder les montagnes ». D’où l’idée « d’en faire un véritable monument, emblématique de ses convictions architecturales. Une tour à la gloire du béton armé pour faire culminer le matériau comme nulle part ailleurs dans le monde ». Pour l’entreprise familiale Perret, passée maître dans la construction en béton armé, qu’Auguste gère avec ses frères, ce sera donc un nouveau défi. Excepté les ascenseurs et quelques éléments de menuiserie et de ferronnerie, tout, y compris les fondations se résume à un seul matériau : le béton armé. Onze mois seulement s’écoulent entre le début et la fin des travaux quelques jours avant l’inauguration de l’Exposition le 21 mai 1925. Un exploit malgré les attaques de l’architecte en chef de cet évènement, Léon Jaussely, qui doute de la fiabilité du projet sans pour autant pouvoir intervenir sur sa conception.

La tour passe pour « le clou de l’Exposition » qui dura cinq mois et fut une réussite complète attirant un million de visiteurs, trois fois plus que prévu ! Pour Le Petit Dauphinois : « La Tour d’Orientation aimante Grenoble vers des destins plus vastes » (…) Elle assoit aussi la notoriété de Perret qui se verra confié par la suite des projets d’envergure tels que le Mobilier National ou le Palais Iéna notamment et surtout, la reconstruction de la ville du Havre par le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU) au lendemain des bombardements qui l’ont détruite en majorité. Un chantier exceptionnel et exemplaire qu’il mène tambour battant jusqu’à la fin de sa vie, de 1945 à 1954.
Lorsque l’Exposition grenobloise ferme, elle fait place à un immense parc baptisé plus tard du nom du maire Paul Mistral. Seuls la Tour Perret et le palais de la Houille blanche seront conservés. En hommage à Auguste Perret, la tour d’orientation qui est devenue l’emblème de la ville portera son nom à partir de1954, l’année de la mort de l’architecte.
Fermée au public pour raison de sécurité en janvier 1966, la Tour Perret s’efface en quelque sorte du paysage grenoblois… avec une discrétion qui n’augure rien de bon.
L’organisation des Jeux Olympiques d’hiver de 1968 focalise l’attention. La tour sombre progressivement dans la disgrâce. En 1975, sous l’impulsion de Michel Guy alors ministre de la culture, elle est inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques. En 1998, elle sera classée au titre des Monuments historiques. Sa dégradation se poursuit lentement mais surement. Certains grenoblois se mobilisent et créeront en 2014 l’Association « Ensemble pour la tour Perret » plaidant pour sa remise en état.

En 2013, Cédric Avenier, historien d’art et maître de conférence à l’Ensag (Ecole nationale supérieur d’architecture de Grenoble) publie « l’Ordre du béton – la tour Perret de Grenoble » qui aura aux dires des auteurs, une action déterminante pour attirer l’attention des élus, en ajoutant « une double caution historique et scientifique au projet de réhabilitation. De quoi aiguiller et conforter la décision publique ».
L’avant-dernier chapitre du livre « Restaurer une icône de béton (2016-2026) évoque l’état de la tour Perret très précaire, voir à hauts risques, lorsqu’enfin la municipalité de Grenoble prend la décision en 2016 d’envisager sa restauration et les difficultés du chantier : « le défi est immense ». À la mesure sans doute du déni des différents maires qui ont laissé la dégradation s’amplifier pendant des décennies d’une négligence inquiétante en matière de sécurité et de sauvegarde du patrimoine. « Partout, autour de la planète, soulignent les auteurs, des bâtiments en béton armé du XXème siècle subissent une évolution similaire. À l’époque de leur construction, on voyait dans le béton armé un matériau inaltérable, sans se douter des processus de dégradation qui pouvaient l’affecter. »
C’est à François Botton, architecte en chef des Monuments historiques et spécialiste du béton armé, que revient la lourde tâche de piloter la restauration à partir de janvier 2019 : « Il a fallu gérer l’imprévu et dans ce domaine, la tour Perret n’est pas avare de surprises ». On constate même qu’elle penche…et qu’elle bouge !

Ce chantier impressionnant fait office de « laboratoire expérimental ». Il fera école, devenant chantier pilote pour la restauration des bétons armés.
La réouverture au public de la Tour Perret a eu lieu cet été. Un évènement qui s’accompagne d’aménagements paysagers au pied du monument propres à le valoriser. Fort de cette expérience récente, François Botton souligne : « Béton et acier forment un couple merveilleux, jusqu’au jour où le PH évolue. Un cycle infernal se déclenche alors. »
Mieux vaut prévenir que guérir en matière de patrimoine. Mais la tour renait, c’est l’essentiel. Seul témoin contemporain de cette Exposition, elle demeure « une des structures en béton les plus audacieuses d’Europe » et sa présence remet en cause les propos d’Auguste Perret: « Remarquez que ce sont les édifices inutiles qui survivent ». Pas si inutile pour tutoyer les sommets et prendre de la hauteur par rapport à une ville en proie à de nombreuses turpitudes…
« La tour Perret de Grenoble. D’un siècle à l’autre » de Gilles Peissel et Richard Gonzales. Éditions Glénat, Collection Beaux livres Patrimoine.

Petite parenthèse : Une visite du Havre réinventé par Auguste Perret s’impose avec notamment le symbole de cette reconstruction, l’église Saint-Joseph (1951-1954) et ses vitraux remarquables du maître verrier Marguerite Huré qui restent un grand moment d’émerveillement !


