Cézanne est une montagne… qui accouche parfois de petites souris !

Journal de l’exposition Cézanne et nous au Grand Palais

Repris sur la Une du Journal de l’exposition parisienne « Cézanne et nous » qui vient d’ouvrir ses portes au Grand Palais, la première partie du titre de cette chronique – Cezanne est une montagne – s’inscrit dans l’esprit d’un ensemble de textes accompagnant ce projet. Né d’une volonté tripartite émanant du Musée d’Orsay, du musée de l’Orangerie mais aussi du Centre Georges Pompidou (fermé jusqu’en 2030 pour travaux), cet hommage à Cézanne (1839-1906) dont Picasso disait « c’est notre père à tous« , semble prendre cette déclaration au pied de la lettre.

Revendiquer la paternité de Cézanne ou tout au plus son admiration pour lui, suffit, semble-t-il, pour figurer au nombre des heureux élus. Pour justifier cette approche sans critères bien définis, il est question d’ « une influence plurielle » qui prône tout et son contraire :
« Si Cezanne est l’une des grandes sources d’inspiration des abstractions apparues dans la
seconde moitié du 20e siècle, les courants qui s’en réclament y puisent des éléments très différents, voire antagonistes : la construction par la couleur et le geste pour les peintres expressionnistes abstraits américains (Hans Hofmann, Clyfford Still ou Joan Mitchell) en opposition à la mise en scène de la peinture à partir d’un motif bien défini (Jasper Johns) ; la construction de l’espace et la science des couleurs pour l’abstraction géométrique et l’art optique en Europe de l’Ouest (Bridget Riley, Victor Vasarely) ou en Europe de l’Est (Stefan Gierowski). Par sa diversité, cet héritage est un phénomène sans équivalent dans l’histoire de l’art. »

Sur les 174 œuvres présentées, 69 sont attribuées au peintre Aixois et « 105 à 78 autres artistes l’ayant regardé » . Dans le catalogue de l’exposition « Cézanne et nous », Claire Bernardion – Conservatrice générale du patrimoine et directrice du musée de l’Orangerie à Paris – rappelle l’attachement que l’on connait déjà de certains artistes tels que Gauguin, Signac, Monet, Émile Bernard,Matisse ou Giacometti et d’autres… à Cézanne. Signac par exemple conservera jusqu’à la fin de sa vie un paysage magnifique « La Plaine de Saint-Ouen-l’Aumône » achetée au Père Tanguy (un marchand de couleurs montmartrois) en 1884. Aujourd’hui dans une collection privée, il figure parmi les superbes paysages exposés au Grand Palais. Dans son texte intitulé « Dans l’atelier. Les artistes et leurs Cezanne », Claire Bernardion évoque le fait que […] bien des artistes entreprennent un pèlerinage sur les lieux de Cezanne, s’appropriant son atelier et jusqu’aux coins de nature qu’il a privilégiés. Comme si le fait de se rendre sur les lieux de Cezanne était une manière d’en prélever l’essence, d’en « prendre un petit bout ».

« Aborder Cézanne, écrivait Françoise Cachin (directeur des musées de France et commissaire associée de la remarquable rétrospective Cézanne présentée également aux Galeries nationales du Grand Palais du 25 septembre 1995 au 7 janvier 1996, avant de l’être à Londres et Philadelphie)  » c’est aujourd’hui encore entrer dans un territoire sacré. Il est à la fois modèle spirituel – saint, ermite, artiste ayant payé de sa solitude et de son intransigeance la qualité de son art – et prophète : celui de la modernité. »
L’exposition « Cézanne et nous » interroge une fois encore (car la démarche devient fréquente aujourd’hui) sur ces paternités revendiquées qui ne sautent pas aux yeux, même à la lecture de la prose des cartels qui accompagnent chaque tableau. Est-ce qu’admirer un artiste implique que l’on soit influencé par lui ? On en doute dans la majorité des cas qui ne semble aucunement illustrer une filiation quelconque, même à grand renfort de mots. Voici trois exemples parlants (accrochage et textes de certains cartels parmi d’autres…) choisis autour du paysage, avec notamment la Sainte-Victoire, sujet de prédilection de ce provençal très attaché à sa terre natale dont cette montagne reste emblématique. Rappelons que pour Cézanne « l’art est une harmonie parallèle à la nature ».

À gauche, Etel Adnan, Paysage, 2014, Huile sur toile, 32 x 41 cm, Musée de l’Institut du monde arabe, Paris ©MC.Hugonot
Texte du cartel :
La peintre et poétesse Etel Adnan navigue entre les
langues : l’arabe de son pays natal, le grec maternel,
le français de l’école, puis la peinture, qu’elle pratique
comme un langage à part entière lors de son arrivée
aux États-Unis dans les années 1950. Amoureuse de
la lumière californienne, elle peint sans relâche le
mont Tamalpais, qui devient son repère, comme la
Sainte-Victoire pour Cezanne. Dans les années 1990,
elle se rend sur la terre de prédilection du peintre,
« une région aride baignée d’une lumière
impitoyable », écrit-elle. « C’est pour cela, je crois,
que Cezanne est resté ici. Pour cette lumière qui lui
permettait d’aller jusqu’au bout. »
À gauche: Ellsworth Kelly, Lake II, 2002 (reprise d’une œuvre antérieure), Huile sur toile, 241.3 x 379.4 cm, Fondation Beyeler, Riehen-Bâle ©MC.Hugonot
Texte du cartel :
En 1970, Ellsworth Kelly réalise une première version
de cette peinture qui témoigne du souvenir du
Golfe de Marseille vu de l’Estaque (Cezanne, vers
1885) du Metropolitan Museum of Art de New York.
La forme bleue figurant la mer dans le tableau de
Cezanne est devenue un polygone monochrome.
Kelly a retenu du Maître d’Aix la physicalité de la
forme. Le prélèvement du polygone bleu dans la
peinture de Cezanne est similaire à celui que Kelly
opère dans le monde qu’il observe pour produire
certaines de ses abstractions. Pour Kelly comme pour
Cezanne, le réel est purement visuel.
À gauche, Richard Mortensen, « Eure » (1955), Centre Georges Pompidou ©MC.Hugonot

« Si Cezanne et nous est la première exposition à raconter cette double histoire, des années 1880 à nos jours. », elle n’use pas d’arguments convaincants, à la fois dans le choix de certaines œuvres modernes ou contemporaines et des mots qui sont censés justifier leur présence au Grand Palais, que ces derniers émanent des artistes eux-mêmes ou des commissaires. Elles n’en sortent pas forcément grandies et perturbent souvent le plaisir pur que l’on aurait pu avoir à regarder les tableaux de Cézanne seuls. Quand il ouvre la voie au cubisme en préconisant de « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône, le tout mis en perspective« , il a tout expliqué. Cézanne lui-même était un ennemi farouche de la littérature autour de ses œuvres: « J’ai peu de choses à vous dire: on parle plus, en effet, de peinture et peut-être mieux en étant sur le motif, qu’en devisant de théories purement spéculatives – et dans lesquelles on s’égare assez souvent. » (Cézanne à Charles Camoin, Aix, 28 janvier 1902)

Dans l’introduction du catalogue, les commissaires expliquent que leur projet « s’inscrit dans la lignée de “Cezanne and Beyond”, (présentée à Philadelphie en 2009-2010) mais veut encore élargir son héritage ». Un exercice périlleux, une démonstration maladroite sans doute qui perturbent plus qu’il n’enchantent le grand public et c’est dommage. Quand déjà le titre de l’exposition « Cezanne et nous » s’accompagne d’une explication de texte « Cezanne et nous, donc : le « nous » des artistes, et nous, qui regardons, de notre regard contemporain, Cezanne à travers eux.« , la démarche semble hasardeuse.

Cézanne, artiste non conformiste, qui refusait d’entrer dans un quelconque jeu social, aurait-il apprécié pour reprendre son expression qu’on lui mette « le grapin dessus » (propos rapporté par Isabelle Cahn dans « Paul Cézanne » édité par Somogy) et trouvé pertinente cette relecture de son art, on peut s’interroger même si le maître d’Aix cultivait volontiers la provocation.

Paul Cezanne, La Montagne Sainte-Victoire au grand pin,Vers 1887, Huile sur toile, 66.8 x 92.3 cm, Courtauld Gallery, Londres© photo Courtauld

« Cezanne et nous » au Grand Palais, jusqu’au 17 janvier 2027: https://www.grandpalais.fr/fr/programme/cezanne-et-nous

*Cézanne avec un accent ou pas? » fait l’objet d’une enquête des commissaires de l’exposition, j’ai donc reproduit fidèlement l’orthographe choisie lorsque je reprends leurs écrits. (…) « Les sources montrent ainsi la coexistence de deux usages du vivant du peintre : d’un côté, la forme « Cezanne », employée de manière quasi constante par l’artiste lorsqu’il écrit lui-même son nom de façon
manuscrite, notamment lorsqu’il signe ses tableaux ; de l’autre, la forme « Cézanne », qui s’impose dans l’espace éditorial et public, et que, dans les années 1890, l’artiste lui-même utilise sur sa carte de visite. »

Marsden Hartley, Mont Sainte-Victoire (montagne rouge),Vers 1927, 50.8 × 61 cm, Huile sur toile, The Jan T. and Marica Vilcek Collection© The Vilcek Foundation Collection / photo The Vilcek Foundation

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