« Le déjà-là par Claudia Devaux » au Caue de Haute-Savoie

À L’OCCASION DE LA CONFÉRENCE-DÉBAT DU 11 MAI 2021,

CINQ QUESTIONS À ARNAUD DUTHEIL (Directeur du CAUE 74)

Arnaud Dutheil, Directeur du Caue74 ©Caue74DR

On peut se réjouir qu’il existe une tendance grandissante à « réinventer le patrimoine » auquel on offre ainsi une assurance vie. Peux-tu nous expliquer pourquoi ce titre « Le déjà-là » et les raisons qui ont amené à organiser une conférence-débat de Claudia Devaux au Caue de Haute-Savoie ?

Jusqu’à ces dernières années la prise en considération du patrimoine était motivée par une approche architecturale, historique et sociale au sens de la valeur de mémoire matérielle et immatérielle. Depuis peu la question environnementale s’est imposée avec une volonté de retour à une forme de frugalité en particulier dans le bâtiment. Le cycle de vie du bâtiment, la gestion raisonnée des ressources et la recherche d’un sens dans notre société de consommation conduisent à reconsidérer les bâtiments anciens comme une donnée initiale du terrain d’accueil de nouveaux projets. L’écologie et l’économie sont des valeurs désormais attachées au patrimoine. Pour toute ces raisons le CAUE considère que le recyclage de l’existant est un enjeu important d’autant plus que le foncier constructible en Haute-Savoie est rare et que densifier les territoires déjà urbanisés est une priorité.

Claudia Devaux ©Gaston Bergeret

Le titre du « déjà là » nous renvoie à l’attitude des constructeurs des siècles précédents qui édifiaient des bâtiments en utilisant les matériaux disponibles à proximité en optimisant l’implantation par rapport au relief et au climat. Il a également une dimension culturelle : « le déjà là » a été produit par une société à un moment donné. Faire avec est une attitude de respect qui permet de rentrer dans la compréhension des qualités du bâtiment existant. Claudia Devaux a une expérience professionnelle particulière qui l’a confronté à deux œuvres majeures du courant moderne : la maisons E1047 d’Eileen Gray et Jean Badovici et à la maison Jaoul de Le Corbusier. La restauration minutieuse qu’elle a menée pose la question de la limite entre ce qui doit être conservé, réparé ou remplacé.

Plusieurs agences développent une cellule spécialisée en patrimoine pour répondre à des projets publics ou privés. En Haute-Savoie qui s’inscrit dans cette démarche, peux-tu nous parler de quelques chantiers en cours ?

 Le chantier qui démarre au manoir de Novel à Annecy pour y installer un pôle environnement autour d’ASTER illustre bien cette nouvelle démarche, ici menée par le cabinet Brière. En s’adjoignant les compétences de l’architecte Elsa Martin, l’analyse de l’existant, qui remonte au XIIème siècle, est une vraie plus-value pour le projet. De même, la rénovation par la Fabrique architecture et paysage du centre d’interprétation du château des Rubins me parait assez intéressante par la remise à niveau de l’architecture historique, l’adaptation de l’extension du XXème et une nouvelle partie d’expression contemporaine.

Dans quels cas l’intervention spécifique d’un architecte du patrimoine est-elle nécessaire, voire indispensable ?

La formation initiale des architectes développe peu de compétences permettant d’aborder des bâtiments anciens. Par une formation complémentaire les architectes du patrimoine maîtrisent les techniques de restauration et acquièrent une culture architecturale qui permet le développement d’un dialogue intelligent entre l’existant et les apports du projet. Cette qualification est une indication très positive, elle n’est pas une garantie de réussite du projet . 

Le Caue accompagne des projets architecturaux contemporains et d’autres qui relèvent du « déjà-là » . Dans le cadre de ces derniers, plusieurs types d’interventions sont possibles en dehors de la sauvegarde proprement dite du bâtiment ancien qui s’avère souvent une première étape. As-tu des exemples à nous citer en Haute-Savoie de ce que Jean-Michel Wilmotte appelle « la greffe contemporaine » et qu’en penses-tu ?

L’expression architecturale d’une extension d’un bâtiment patrimonial est un sujet de débat passionnant et passionné. On l’a vu avec l’idée de restituer la flèche de Notre-Dame de Viollet le Duc par un geste contemporain. Intervenir sur un bâtiment existant c’est toujours le transformer. Une multitude de postures sont possibles avec d’un côté la volonté de s’inscrire en rupture totale afin de donner à voir sans confusion ce qui est ancien et ce qui est contemporain. Un exemple caractéristique est l’extension du palais de justice de Thonon par le cabinet Stinco.  D’un autre côté peut s’exprimer le souhait de continuer une histoire sans heurts par un apparentement des formes, des matériaux, des couleurs. L’extension de la mairie de Samoëns par Guy Desgrandchamps l’illustre avec finesse.  La restitution au sens de Viollet-le-Duc n’est de toute façon plus pratiquée.

Château de la Tour. Réhabilitation de l’ancienne mairie – Samoëns ©CAUE74-Romain Blanchi

Un chantier de rénovations c’est toujours un chantier à risques. Malgré tout l’architecte Alain Moatti (agence Moatti-Rivière) souligne que « Ne pas détruire, c’est le premier acte écologique aujourd’hui. » Il ajoute : « Cette démarche m’intéresse d’autant plus lorsque l’on donne à̀ ce patrimoine une nouvelle identité́ et de nouveaux usages. » Quel est ton avis ?

La nécessité d’économiser le foncier et les ressources conduisent à recycler les bâtiments qui n’ont plus de fonction ou qui sont considérés comme obsolètes. Mais cette attitude est plus globale qui doit aussi privilégier la longévité des constructions par un entretien régulier, par des réparations soignées, par des remises à niveaux techniques et par des extensions. L’attribution du Pritzker aux architectes Lacaton et Vassal est significative de l’émergence de cette nouvelle attitude. Il s’agit aussi d’intensifier l’usage des bâtiments monofonctionnels. Par exemple, des salles polyvalentes existantes peuvent aussi être utilisées aujourd’hui en restaurants scolaires après quelques adaptations. Adapter un équipement est compliqué mais de cette difficulté nait souvent l’intérêt d’un projet par les situations créés et l’intelligence des solutions.

A gauche, l’ancienne gare de téléphérique du Mont-Veyrier des années trente (©Caue74) devenue grâce au Cabinet d’architectes Chambre & Vibert, la superbe Cinémathèque des Pays de Savoie et de l’Ain, à Veyrier-du-Lac (©CAUE74-Romain Blanchi)

Caue74 – (Conseil d’Architecture – d’Urbanisme et de l’Environnement) 7 Esplanade Paul Grimault, 74000 Annecy/ 04 50 88 21 10/ https://www.caue74.fr

Le déjà-là par Claudia Devaux
mardi 11 mai 2021 à 18h30. Retransmission web en live et visible aussi en replay.

A la page « Références » – observatoire de la création architecturale, urbaine et paysagère du département – sont réunies des fiches selon sept grandes thématiques. On trouve par exemple la fiche récente (2020) concernant le manoir des livres à Lucinges, parfait exemple du « Déjà-là », une ancienne maison forte, qui sous la houlette de l’architecte du Patrimoine Guy Desgrandchamps « s’inscrit dans une logique de continuité entre le dedans et le dehors, mais aussi de liant entre les éléments architecturaux de l’ancien et du moderne. » Je vous invite à consulter les projets présentés dans Références.

Prochaine Conférence-Débat au Caue 74 : Le changement climatique en Haute-Savoie. À quoi s’attendre ?
par Gilles Brunot et Éric Brun-Barrière
mardi 1er juin 2021 à 18h30

Image en 3D du projet de la Cité du cinéma d’animation à Annecy (dda-architectes.com)

Agence DDA Architectes (https://dda-architectes.com)

Architecte du patrimoine diplômée de l’Ecole de Chaillot et architecte diplômée de l’Ecole Polytechnique fédérale de Lausanne, Claudia Devaux est associée de l’agence Devaux & Devaux. Elle dirige les projets en relation avec le bâti ancien et travaille actuellement en Haute-Savoie sur les réhabilitations du téléphérique du Salève et du site historique et magnifique du Haras national d’Annecy dont le programme réunit la Création de la cité du cinéma d’animation, d’un pôle de restauration et l’aménagement d’un parc.

« Qu’il s’agisse de créer, transformer ou restaurer, la démarche s’appuie sur une analyse fine des lieux, de leur histoire et de leur évolution, afin de comprendre les raisons d’être et d’en évaluer le potentiel à l’aune des enjeux contemporains. Les projets sont pensés dans leur relation au déjà-là naturel et culturel ainsi que dans le dialogue qui s’instaure avec lui. L’enjeu culturel, écologique ou économique est grand et pose la question des éventuelles transformations à opérer pour habiter ces lieux, les faire vivre tout en s’inscrivant dans une démarche de création contemporaine. Sur le plan culturel, il s’agit de capitaliser sur les réflexions de nos prédécesseurs, d’en transmettre les pensées et d’en valoriser le fruit. Sur le plan écologique, travailler avec le déjà-là comme matière permet de limiter les démolitions, les constructions et leur impact et de privilégier réutilisation et recyclage. » (Claudia Devaux)

Coupe sur le manège, le passage couvert et la salle de projection pour le projet de la Cité du cinéma d’animation à Annecy (dda-architectes.com)

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