« LA MONTAGNE FERTILE. LES GIACOMETTI, SEGANTINI, AMIET, HODLER ET LEUR HÉRITAGE » AU PALAIS LUMIÈRE D’EVIAN

Comme beaucoup d’autres, cette exposition a pâti de la crise sanitaire et de la fermeture arbitraire des lieux culturels. Ouverte depuis le 27 février dernier, elle n’aura pu être vue que par un public restreint pendant quelques jours seulement. Il faut profiter de la prochaine « permission » dès le 19 mai pour s’y précipiter avant qu’elle ne ferme ses portes, comme prévu, à la fin du mois. 

La montagne fertile représente plus de deux ans de travail. Le sujet est inédit, le propos passionnant et l’écrin, le Palais Lumière à Evian, unique. Accord parfait sublimé par un environnement superbe, entre lac et montagne. La programmation du Palais Lumière, sous la houlette de William Saadé (conservateur en chef honoraire du Patrimoine, conseiller artistique et scientifique du Palais Lumière) jongle habilement avec des évènements très variés, complémentaires à ceux proposés aux alentours, sans perdre de vue l’ancrage local ni son ouverture à l’international. 

Giovanni Segantini : Retour de la forêt, 1890 © Segantini-Museum, Saint-Moritz.

William Saadé a confié le commissariat scientifique et la scénographie de La montagne fertile à Corsin Vogel, artiste originaire des Grisons, lui-même fasciné par ces montagnes et marqué dans ses propres travaux par Segantini et la famille Giacometti. Ce spécialiste des installations et paysages sonores, des compositions électro acoustiques (docteur en acoustique musicale) apporte ainsi une vision très personnelle en tant que scénographe. Il faut, selon lui, chercher l’origine du titre de « l’exposition-installation » du Palais Lumière chez le peintre Paul Klee et dans l’ouvrage du compositeur Pierre Boulez « Le Pays fertile » consacré à la musicalité des tableaux de Klee : « Boulez y fait le lien entre visuel et sonore, entre l’évocation sonore du visuel et l’évocation visuelle du sonore. » Un mixte en somme avec le titre du célèbre roman de Thomas Mann « La montagne magique » que lui a justement inspiré le canton des Grisons. « Le parcours de l’exposition se déroule comme une déambulation thématique et poétique, plutôt que chronologique, faisant dialoguer œuvres peintes sur les mêmes lieux, fascinations similaires pour les lumières intenses et les lignes abruptes des montagnes, et rassemblant portraits réciproques et images intimes des artistes sur ce territoire fertile. »

Cuno Amiet : Paysage d’Engadine, 1906, © Collection privée, Bregaglia.
Giovanni Giacometti : Soleil d’hiver à Maloja, 1926. Huile sur toile © Stifung für Kunst, Kultur und Geschichte, Winterthour.

Corsin Vogel explique dans la revue L’Alpe que « La montagne fertile » raconte l’histoire de rencontres et d’amitiés sur ces terres inspirantes entre quatre peintres qui seront les futurs étendards de la modernité suisse. Il s’agit de Giovanni Giacometti (1868-1933), personnage fédérateur, de son grand complice Cuno Amiet (1868-1961), de Giovanni Segantini (1859-1899) et de Ferdinand Hodler (1853-1918). « Pour exprimer leurs talents de peintres, tous ces artistes se retrouvent notamment près de Majola, village situé à 1800 mètres d’altitude, point culminant et trait d’union entre deux vallées grisonnes, le rude et abrupt val Bregaglia qui s’enfonce vers l’Italie, et l’opulante et touristique vallée de la Haute-Engadine. » Une merveilleuse émulation collective permet à chacun de faire évoluer son style. Plusieurs portraits magnifiques témoignent de leurs liens étroits mais aussi de leur interprétation personnelle et sensible de ce sujet classique. L’« Autoportrait » au fusain de Segantini, 1895, est saisissant. Il date de la même année que « Le Silence » de Lévy-Dhurmer et l’esprit s’apparente étrangement au symbolisme de l’artiste français. Grand admirateur de Nietzsche, Segantini partage avec lui ce sentiment que l’Engadine « représentait un endroit magique où s’ouvrait un accès personnel à la Création, il se voyait en annonciateur messianique comme Nietzsche et c’est ainsi qu’il se représente dans son Autoportrait », note Matthias Frehner (catalogue de l’exposition). Les paysages interrogent et dépeignent cette nature fascinante et offrent une belle diversité de regards toujours prompts à capter la lumière. La photographie a pu jouer pour eux un rôle d’outil ou de support mais ils étaient tous des hommes de terrain qui n’avaient pas l’obsession du réalisme et ont su renouveler chacun, à sa manière, la peinture de montagne en général au-delà du regard porté sur les paysages de la haute montagne de l’Engadine. Avec des parcours différents, des styles très identifiables (comme la « sublime intensité lumineuse » de Segantini subjugue), des influences mutuelles parfois, ces artistes se sont forgés leur propre technique de manière expérimentale et se sont retrouvés autour de cette montagne fertile en émotions, de cette nature muse qui leur a permis aussi d’exprimer leur grand talent de coloriste. De très belles images du val Bragaglia et des portraits en noir et blanc, signées d’Andrea Garbald (1877-1958) complètent les œuvres peintes. Il est l’auteur notamment de la photo très tendre et devenue célèbre de la famille Giacometti toute endimanchée (1909).

Alberto Giacometti : La Montagne (Lunghin), 1930 © Fondation Giacometti, Paris.
Kurt Sigrist : Schlittenzeichen (marques de luge), 1979/2011 © Collection privée.

L’influence du quatuor d’artistes pour les générations futures et l’art contemporain laisse dubitatif par rapport aux exemples choisis dans l’exposition évianaise. Beat Stutzer, ancien directeur du Kunstmuseum Berne Coire et du Segantini Museum de Saint-Moritz, dans son texte du catalogue, trouve que « l’analogie entre « Retour de la forêt » de Giovanni Segantini (1858-1899) et « Signes de luge » de Kurt Sigrist (1943) est frappante ». Sa démonstration du « dialogue éclairant entre ces deux œuvres », à mon sens pas très convaincante, pose le problème récurrent des « influences » revendiquées ou non par des artistes contemporains, parfois aussi établies par un tiers, sans qu’ils aient leur mot à dire ! Si un discours bien ficelé ne porte pas cette analyse, bien malin qui pourrait spontanément imaginer quelque rapprochement que ce soit entre les œuvres dont il est question. On apprend que Joseph Beuys a séjourné à l’hôtel Waldhaus à Sils Maria en Engadine où il aurait vécu « un grand moment d’inspiration ». Il n’est pas le seul !
Qui ne partage pas cette sensation lorsque l’on a la chance de découvrir ce paradis suisse qui domine le lac de Sils ? Le livre d’or du Waldhaus, établissement de rêve dirigé par la même famille depuis 1908, est rempli de signataires illustres. Friedrich Nietzsche qui a, quant à lui, passé sept étés dans le village de Sils Maria écrivait à Carl von Gersdorff fin juin 1883 : « Mon cher ami, je suis de nouveau dans la Haute-Engadine, pour la troisième fois, et je ressens que c’est ici et nulle part ailleurs que se trouve ma vraie patrie et mon nid. » (La maison Durisch où il louait une chambre modeste est devenue la maison Nietzsche, lieu culturel et de mémoire, en 1960). Si l’on regarde l’œuvre des artistes et penseurs que ce territoire des Grisons a inspirés, qu’il s’agisse de Friedrich Nietzsche, Sigmund Freud, André Gide, Marcel Proust, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Hermann Hesse, Jean Cocteau ou de Jean Genet… il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la portée très différente d’un même panorama.

Ferdinand Hodler: Lac de Silvaplana, 1907@Kunstmuseum, Soleure.

Parmi les artistes qui entourent les Giacometti (père, Giovanni et fils, Alberto), Segantini, Amiet et Hodler au Palais Lumière, les photographes Albert Steiner (1877-1965) et Florio Puenter (né en 1964)ou bien encore, Hannes Vogel et son fils, Corsin Vogel dont le dialogue postume avec Segantini aboutit à des installations originales à partir de photographies sonores sur aluminium. A la photo d’Albert Steiner « Cabane sur le Schafberg où Segantini mourut » répond comme un écho le tableau éclatant de Franz Wanner « Cabane Segantini » (Acrylique sur toile, 2008). « Quand fondra la neige où ira le blanc » s’interroge enfin Rémy Zaugg dans sa peinture sur aluminium (2002-2003) où le texte écrit en blanc sur fond blanc, est volontairement à la limite du lisible. Alors même que Dominique Zehnder donne naissance à un « Bonhomme de neige fondu », moulage en béton blanc (2016)… Le dialogue s’instaure toujours entre différentes œuvres et époques mais le langage, avec le temps, s’appauvrit parfois !

 

Joseph Beuys : La Rivoluzione siamo noi – Maloja, 1970 © Collection privée, Bregaglia.

Palais Lumière 

Quai Charles-Albert Besson,74500 Évian.
Tél : 04 50 83 15 90 www.palaislumiere.fr Catalogue passionnant (Silvana Éditorial, Milan,2021).
Voir aussi le portfolio consacré à l’exposition dans le dernier numéro de la revue l’Alpe (N° 92, Terres des protestantismes) publiée par les éditions Glénat.

A noter également, un évènement à venir et à ne pas manquer: LES GIACOMETTI : UNE FAMILLE DE CRÉATEURS GIOVANNI, AUGUSTO, ALBERTO, DIEGO ET BRUNO.

Alberto Giacometti, Trois hommes qui marchent, 1948, © Fondation Marguerite et Aimé Maeght, Saint-Paul de Vence.

La Fondation Maeght qui a prêté au Palais Lumière la merveilleuse sculpture « Groupe de trois hommes » (1948) d’Alberto Giacometti propose du 3 juillet au 14 novembre 2021 une première mondiale en réunissant les cinq artistes de l’exceptionnelle famille Giacometti originaire du village suisse de Stampa : Giovanni, Augusto, Alberto, Diego et Bruno Giacometti. Cinq artistes aux parcours différents mais entremêlés. Sous le commissariat de Peter Knapp, l’exposition « Les Giacometti : une famille de créateurs » invite à découvrir les talents et les influences artistiques de chacun dans leurs domaines de prédilection : peinture, sculpture, design et architecture. 

Fondation Maeght

623 chemin des Gardettes 06570 Saint-Paul-de-Vence, France
Tél: 04 93 32 81 63 . http://www.fondation-maeght.com

Giovanni Giacometti, Il Pittore, 1921, Huile sur toile. Collection particulière, Suisse © 2016 Christie’s Images Limited

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