Le feuilleton du bicentenaire de la Compagnie des Guides de Chamonix se poursuit. Troisième épisode: le livre anniversaire!

« La Compagnie des Guides de Chamonix, 200 ans d’histoire(s) » de David Ravanel et Joëlle Dartigue-Paccalet, paru aux éditions Glénat, est « le livre officiel » ou « livre anniversaire ».

En exergue Olivier Greber, l’actuel Président de la Compagnie des Guides de Chamonix, écrit : « L’Histoire est faite d’histoires ». Ce copieux pavé de 256 pages, très illustré, retrace à travers une soixantaine d’anecdotes l’histoire de la Compagnie sous différents angles d’approches puisqu’il se structure autour de huit thèmes – savoir, découvrir, vaincre, admirer, secourir, partager, transmettre et protéger. Autant de chapitres que vous ne trouverez pas dans le sommaire car il n’y en a bizarrement aucun dans ce bel ouvrage. Un oubli sans doute, un manque évident sûrement… à combler lors d’une réédition. Mon exemplaire se voit ainsi criblé de post-it pour retrouver les différents chapitres et les contenus de chacun qui ont retenu particulièrement mon attention…C’est bon signe certes, mais ni esthétique ni pratique!

Camille Ravanel et un autre guide au premier plan, assurant ces dames à l’aiguille du Peigne ©collection David Ravanel 

Ces témoignages et portraits très diversifiés, ce brassage des générations rendent l’ouvrage extrêmement vivant, de lecture facile et ludique. Les auteurs chamoniards et alpinistes, amateur pour Joëlle, professionnel pour David, son fils, connaissent leur sujet et en parlent avec enthousiasme, compétence et admiration. Leurs rencontres avec plus de quarante professionnels de la Compagnie enrichissent les textes. Ils se sont répartis les rôles le plus naturellement du monde. Joëlle écrit, David s’occupe plus de l’image étant lui-même photographe. De la même manière pour les époques, ce dernier appartenant à la génération actuelle (étant guide et lui-même ancien Président de la Compagnie), Joëlle, férue de patrimoine, faisant les recherches sur le passé de la Compagnie et de Chamonix dans les archives… Selon Joëlle (jointe par téléphone pour répondre à mes questions) « ce travail à quatre mains a été un plaisir permanent et partagé, riche en découvertes ».

Celle par exemple concernant les embûches et obstacles multiples auxquels la Compagnie des Guides de Chamonix a dû faire face tout au long de son histoire bicentenaire depuis sa création en 1821 « dans un contexte houleux à l’époque. Derrière ce que l’on trouve aux archives départementales, écrit noir sur blanc, il y a l’humain qui pour moi ne fait pas forcément œuvre de scribe pour l’éternité. La Compagnie des Guides de Chamonix a traversé des époques historiques mouvementées, a été marquée par de fortes personnalités car les guides sont des gens indépendants qui ont du caractère et puis, elle a dû s’adapter aux événements. » Aujourd’hui par exemple, la pandémie ou le changement climatique sont de réelles épreuves pour les guides, rendant leur travail précaire et pouvant mettre leur vie en danger. La Compagnie a d’ailleurs publié un « Livret environnement » à l’occasion du Bicentenaire pour témoigner de l’impact du réchauffement climatique sur les milieux naturels de montagne et, bien évidemment, sur leurs pratiques : « 200 ans. Les guides de montagne et le changement climatique. Une histoire d’adaptation. »

Jean Ravanel et une cliente (ravissante et so chic!)dans le passage des séracs du glacier du Géant en août 1949 ©collection David Ravanel 

Le livre rend hommage à quelques femmes qui ont marqué l’histoire de l’alpinisme à Chamonix, à commencer au XIXème siècle par Isabella Straton (première femme à avoir atteint le sommet du Mont-Blanc en hiver et qui épousera Jean Esteril Charlet, son guide chamoniard), son amie Henriette d’Angeville (surnommée « la fiancée du Mont-Blanc » par ses guides) mais aussi à des femmes du XXème et XXIème siècles telles que Béatrice Mugnier (infirmière accompagnatrice) ou bien encore Laurence Ravanel (gardienne de refuge) et d’autres… « Le métier de guide requiert une vraie force physique et pour cette raison première, les femmes sont restées absentes très longtemps de la Compagnie. Sylviane Tavernier fut la première à être diplômée en 1985. C’est très récent finalement. Aujourd’hui le matériel d’assurage rend le travail moins physique qu’avant mais tout même…vous remarquerez qu’il y a davantage d’accompagnatrices que de guides. Elles n’ont pas de corde pour les relier à leur client, elles montrent le chemin. Le symbole de la corde est déjà présent dans les photos les plus anciennes. Ce n’est pas le piolet. C’est le guide qui tient la corde. »

Quelles que soient les attitudes ou les propos de certains clients vis-à-vis de leur guide – Joseph Vallot chargeant son guide comme une mule avec ses appareils de physiologie et de photographie, Edward Whymper disant de Michel Croz « Nul n’était besoin de le surveiller, de le pousser, de lui répéter deux fois le même ordre… », on a tout de même l’impression, confortée par de nombreux écrits, et les règlements successifs érigés par la Compagnie, que l’autorité du guide s’affirme au fil des années et que son avis prévaut sur les caprices du client qui ont pu coûter la vie à certains. Ce qui émeut et perdure, ce sont les belles amitiés  scellées par ces courses en montagne, ce partage des émotions et des difficultés, de l’aventure vécue ensemble. Tout cela semble avoir toujours existé. L’écrivain, poète et critique d’art britannique John Ruskin (1819-1900) pleure la mort de son cher vieux guide et complice chamoniard, Joseph Marie Couttet : « l’un des amis les plus charmants que j’ai eus dans ma vie était un guide savoyard ». Le peintre Gabriel Loppé reste admiratif de François Couttet, etc.


Couverture du registre des mille premières ascensions du Mont Blanc.


Ces guides portent souvent des surnoms assez drôles ou curieux (parce que l’on n’en saisit pas toujours le sens !) comme Joseph Ravanel dit le Rouge (en raison de sa chevelure rousse) ou François Couttet, dit Baguette (à cause de ses longues jambes) … pour distinguer les membres d’une même famille qui exercent ce métier sur plusieurs générations mais pas seulement. Joëlle m’explique qu’à une époque où la mortalité infantile (et pas seulement infantile)était importante, il n’était pas rare que l’on donne le prénom du disparu à l’enfant qui naissait après un deuil familial. Sans surnom, on pouvait se demander de qui on parlait…

Malgré son appartenance à une famille de guides sur six générations, David Ravanel, coauteur du livre semble donc avoir échappé à la tradition… Sa maman, Joëlle Dartigue Paccalet, m’explique qu’elle a pris soin de lui donner un prénom « original » !

Le chapitre « Admirer » est consacré à quelques artistes alpinistes. Le guide Lionel Wibault, par exemple, avec « sur son carnet de route quatre-vingt-trois ascensions au Mont-Blanc, vingt-deux au Cervin, vingt et une à l’aiguille verte et quinze aux Drus… » qui s’est fixé pour objectif de peindre cent tableaux du Mont-Blanc. Il est en bonne voie pour concrétiser ce projet un peu fou. Mais il y a aussi la famille Tairraz qui compte quatre générations de photographes… Ils sont guides ou ont besoin de guides pour exercer leur art comme le célèbre Gabriel Loppé (1825-1913), grand alpiniste par ailleurs, qui louait chez François Couttet, dit Baguette, un véritable « instinct des glaciers »… Loppé, apprend-on, en tant que membre honoraire et porte-parole de l’Alpin Club de Londres, interviendra « auprès du préfet de Haute-Savoie pour modifier le règlement de la Compagnie afin que, sans supprimer le tour de rôle, chaque client puisse choisir son guide… » et son ami  guide surtout !

Même si l’Histoire de la Compagnie des Guides de Chamonix est loin d’être un long fleuve tranquille et celle des courses en montagne des promenades de santé toujours idylliques, les auteurs de ce livre ont choisi de nous faire rêver et de de ne pas noircir le tableau en évoquant trop de querelles picrocholines.

Le très esthétique sommet de l’aiguille de la République. Se dresser sur cette cime est un challenge en soi ©David Ravanel

A notre époque où l’on est capable cet été à Chamonix de demander et vérifier le pass sanitaire de spectateurs ayant grimpé jusqu’à l’alpage de Loriaz, à 2020 mètres d’altitude, pour venir écouter en plein air le saxophoniste Émile Parisien et l’accordéoniste Vincent Peirani, deux des têtes d’affiche du Cosmo Jazz Festival… relisons avec attention cette déclaration de Pierre Perret (reprise du livre) , datant de 1970, alors qu’il préside la Compagnie des Guides de Chamonix: « la montagne, c’est le dernier terrain de jeu libre(…)C’est justement cette liberté plus que n’importe quelle autre joie, sensation, exaltation ou dépassement que viennent chercher chez nous les citadins exaspérés de contraintes. Réglementer, c’est enlever aux gens leur bonheur ».  Il s’opposait, rappellent Joëlle Dartigue-Paccalet et David Ravanel, à un projet de loi défendu par Pierre Mazeaud, alpiniste lui-même et député, qui voulait, afin de limiter les accidents, obliger les « usagers » de la montagne à obtenir « un certificat de capacité » délivré par une commission de « prud’hommes des cimes » dont il faudrait être titulaire pour pratiquer l’alpinisme…

« Compagnie des Guides de Chamonix, 200 ans d’histoire(s) » de Joëlle Dartigue-Paccalet et David Ravanel. Collection Beaux livres Patrimoine, Éditions Glénat.

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